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Dimanche 23 février – Bentota

Talitrus saltator
Il en fallait une, ce sera celle-là... La pire nuit de notre voyage. 
Sans moustiquaire, et pourtant, nous avions mis un tortillon avant de nous coucher, les petits insectes s'en sont donné à cœur joie. 
J'ai l'impression d'avoir passé la nuit dans un centre de transfusion, alors que je n'y ai même pas droit. 

Dès le réveil, je demande au personnel de nous installer une moustiquaire, ce qui sera fait dans les minutes suivantes. Mais ces piqûres sont intenses. Les impacts gros comme des trous d'obus, durs et grattent à s'en arracher la peau. 
Ce n'est pas normal, j'ai souvent été piqué, mais ça ne dure jamais. André a les jambes tellement attaquées qu'elles sont déformées. La peau boursouflée et l'envie de se mutiler commencent à jouer sur son humeur. On dirait qu'un Alien est en train de naître dans ses gambettes. Une pizza trop garnie et trop cuite pousse en dessous de ses poils. 

Je vais rapidement vérifier sur internet, enfin aussi vite que la connexion merdique de l'hôtel le permet, car j'ai un doute. J'ai subi exactement la même chose à Koh Lanta, avec toutefois un peu moins de virulences. 
Ce sont des puces de sable, la fameuse Talitrus saltator. Sale petite bestiole laide qui se cache dans le sable et profite d'un pauvre corps allongé pour s'en repaître et le faire souffrir de longues semaines. 
Les piqûres sont particulièrement urticantes et grosses. Contrairement à celles des moustiques qui démangent quelques minutes, les puces de sable laissent un souvenir impérissable pendant plusieurs jours, voire semaines. Finalement, nous envions maintenant les riches touristes de l'hôtel Avani qui sont protégés par leurs chaises longues. Promis, plus jamais de serviette directement sur le sable, et encore moins jouer à l'escalope panée en se roulant dans le sable d'une plage abandonnée. 

Mise à jour : finalement talitrus saltator est inoffensive... C'est LUI le coupable !

Notre quête, ce matin est de trouver une crème idoine. Plusieurs petites pharmacies vendent tout et n'importe quoi le long de la route. Difficile d'expliquer ce que nous voulons à des apothicaires qui ne parlent pas anglais ou alors aussi mal que nous. 
André montre ses gambettes boursouflées et moi, je mime une grosse puce affamée. Si cela ne fait pas avancer notre recherche, ça a le mérite de faire rire les commerçants et leurs clients. Enfin un pharmacien nous propose plusieurs crèmes qui sont annotées en anglais et où l'on peut distinctement lire les mots cortisone et antibiotiques. 
Sauvés ! 

L'application de ce baume sera un soulagement et le temps de guérison sera plus court que mes tartinages de potion magique trouvée dans une officine illégale de Koh Lanta. 

Pas question de mettre un pied à la plage aujourd'hui. De toute façon, le ciel est couvert et la météo prévoit des averses à 14 heures. Comme prévu, à 14 heures, il pleut, les météorologues Srilankais sont incroyables. 

Avant cela, nous voulons aller jeter un coup d'œil au très fameux Villa Cafe, une autre merveille signée Geoffey Bawa. Si notre accoutrement peut laisser à désirer, nous serons toutefois très bien reçus par le responsable de l'accueil, qui nous introduit sous le grand plafond de la salle à manger. On ne sait jamais qui peut se cacher sous des haillons. Princes ou voleurs ? 

Là pour le coup, ni l'un, ni l'autre, seulement deux curieux qui veulent boire un café hors de prix dans un décor enchanteur. 
Les autres clients ne sont pas du même monde. Les nounous Philippines s'occupent d'enfants qui se demandent qui sont ces personnes qu'ils doivent appeler papa et maman. Pour ces gens d'affaires, la course au repos est commencée et ne devrait pas durer plus d'une semaine. Branchés en permanence sur un téléphone ou un ordinateur. La détente est une occupation de pauvre. 

Nous faisons un tour rapide dans les pièces avoisinantes en nous extasiant de la décoration et de l'architecture en jouant au chat et à la souris avec le discret gardien qui finira par demander aux deux dames devant nous de quitter les lieux. Adieu monde inaccessible. 

L'immense plage noyée sous les vagues ne finit plus de s'étendre. Un bateau aux plats-bords cousus est échoué, et semble attendre une prochaine marée pour affronter l'océan. Nous remontons sur la route et tombons complètement par hasard sur un magasin que je cherchais depuis hier et que personne ne semblait connaître. 
La boutique Chaplon est là, devant nous et nous ouvre grandes ses portes. Le personnel, désœuvré, nous attendait avec impatience et n'aura de cesse de nous faire sentir, goûter et expliquer tous les thés vendus dans leur superbe boutique. 

Les différentes régions de productions, Dimbula, Nuwara Eliya, Uva, Kandy et les grades des thés. Du OP (OP pour orange pekoe, qui n'a rien à voir avec l'agrume, mais avec la famille Oranje régnant aux Pays-Bas au XVIIe. Pekoe est une déformation du mot chinois Bai Hao qui signifie duvet ou bourgeon). Les feuilles brisées (B pour broken) que l'on retrouve le plus fréquemment dans nos tasses : BP, BOP, BOPF, FBOP etc. Et pour finir le grade D, pour dust, la poussière de thé qui remplit les sachets industriels. 

Tout un monde très intéressant dans lequel j'aimerais passer plus de temps, mais c'est précisément ce qui nous manque. Alors nous choisissons avec l'aide d'un vendeur souriant, les thés les plus susceptibles de nous rappeler tous ces moments lorsque nous serons rentrés chez nous et que l'hiver aura des soubresauts particulièrement désagréables. 

Le passage à la caisse est un autre instant surprenant. La somme demandée est tout simplement ridicule, je dois avoir une drôle de tête puisque la fille rigole et me demande si j'en veux d'autre. Les seuls thés vraiment chers sont les thés blancs : golden et silver tips, formés des bourgeons terminaux (pekoe) des plants. Ceux-ci sont roulés, s'imprégnant du suc des feuilles et subissent des séchages et des maturations différentes. 
Du thé très haut de gamme, du T majuscule.

Sur le bord de Galle Road très passante, un vendeur d'agrumes nous fait goûter à ses petites clémentines. Elles sont délicieuses, très juteuses, sucrées et sans pépins. Nous lui achetons un sac pour lequel il demande 200 Rp. Pourtant sur le carton au-dessus, il est bien indiqué 500 grammes pour 150 roupies. Je ne sais pas lire le cingalais, mais les chiffres sont les mêmes que les nôtres. 
Je lui montre son panneau, il me répond quelque chose d'incompréhensible, et sert un autre client pressé. Qui prend la même chose que moi, donne 200 Rp et qui reçoit discrètement un billet de 50 en retour. J'attrape le bonhomme pour lui demander des explications et comme par hasard il ne parle plus du tout anglais. 
Quelle coïncidence, il a le même problème que nos amis épiciers Gallois et le vieux schnock de Mirissa... 
OK ce n'est pas pour 50 malheureuses roupies froissées que je vais me ruiner, mais ça commence à bien faire les petites arnaques merdiques. 

Alors, je me venge, retourne son étal d'un coup de pied sur les rails de chemin de fer alors que l'alarme du passage protégé retentit et que les barrières descendent. 
Un train arrive au loin. 
Il me maudit et court après sa marchandise sans entendre le sifflet de plus en plus énervé du conducteur. Le conducteur de la locomotive actionne le frein d'urgence. Des étincelles jaillissent sous les roues métalliques dans un feu infernal. Le vendeur tourne la tête, trop tard... 

J'ouvre les yeux, le soleil brille à la lisière d'un magnifique nuage noir, je mange mes clémentines goulûment et espère que les 50 roupies pourront aider ce vieux bougre. 

La pluie commence à tomber. Il est effectivement 14 heures. Une petite pluie fine de rien du tout, mais qui nous donne une excuse pour entrer dans un restaurant dans lequel j'ai très bien vu une vitrine remplie de desserts. La très  jolie propriétaire se fera une joie de me servir un kiribath (kiri pour lait, bath pour riz) à la noix de coco et au miel. Un pur délice de petite bouchée gourmande. Les autres desserts sont tout aussi appétissants, des roulés frits au miel, des carrés enveloppés de graines de sésame, watalappam, mung kavum, je les veux tous ! 

Le crachin s'est maintenant un peu plus affirmé. C'est la première fois qu'il pleut de tout notre voyage, et les Srilankais sont aux anges, car il n'y a pas eu une goutte depuis de trop longues semaines. Dans le sud aux alentours de Mirissa, les propriétaires de guesthouses avaient la crainte de devoir couper l'eau durant la journée pour l'économiser. Ce qui ne semblait pas préoccuper le moins du monde les grands hôtels qui usent et abusent de cette précieuse ressource. 

Un petit kiosque vend de beaux fruits dont les étonnantes et très goûteuses bananes rouges. La Rathambala est une banane courte et épaisse, avec une chaire crémeuse, sucrée et un peu rose. Loin de la fadasse Cavendish qui domine nos étals pour un prix ridiculement bas et dont la culture empoisonne une grande partie de l'hémisphère sud, les bananes srilankaises sont des concentrés de goût et de saveurs. 
Les prix sont à l'avenant, les consortiums internationaux n'offrent pas les subventions auxquelles ont droit les producteurs les plus riches d'Amérique du Sud. 
Un groupe slave ordonne et commande des fruits et remonte dans leur taxi au grand soulagement des vendeurs. Le nom Canada (désolé, j'ai essayé Québec, en vain) fait encore son petit effet. 
Non madame ce n'est pas du tout à côté de la Germany... 

Un chauffeur de tuk-tuk qui nous suit depuis un petit moment vient nous dire qu'il nous attend de l'autre côté de la route, à coté du Spa ayurvédique. Je lui dis que ça va aller et que je pas besoin de ses services, merci. Il attend quand même. 

Nos achats conclus, nous traversons la route pour voir ce qui se cache derrière ces grands murs en pierre. Le chauffeur surgit de la porte et un grand jeune homme aux cheveux longs est à ses côtés. 

Étudiant en médecine ayurvédique il apprend les techniques de massage. Il ne nous force pas à entrer ou à acheter quelque service que ce soit. Simplement parler, échanger à propos de nos pays, nous demander ce que nous pensons de son île sublime. 
Le chauffeur trouve que ça traîne en longueur et nous incite à prendre des soins. Évidemment, la commission devrait être à la hauteur de ses services. Nous déclinons poliment et avec le sourire. Il veut maintenant nous emmener dans son véhicule à notre hôtel, mais la pluie cesse. Il demande 250 Rp, je lui dis que je payerais au maximum 100 et il descend à 150. 

D'un coup, il perd patience. Nous invective en nous disant que nous avons acheté des thés hors de prix chez Chaplon dont il reconnaît le sac, nous parle des bananes rouges qu'il sait chères, que nous avons les moyens, etc. 

Il nous parle bêtement, mêlant plusieurs langues dont quelques mots d'anglais, sous le regard amusé et un peu étonné du futur docteur. Étonnement, je reste calme. Avoir visualisé une version tropicale du Ben belge qui, pour un oui ou un non se laisse aller à ses pulsions primaires, me rend zen. 
Je dis au monsieur avec le sourire que ce n'est pas la peine de s'énerver, que j'ai toujours parlé calmement et gentiment et qu'il a très mal choisi ses arguments de vente. Je salue le grand chevelu et nous partons, à pied, sous la bruine de chaleur qui vient de remplacer la pluie. L'énervé essaye encore de nous convaincre en nous suivant, mais nous l'ignorons. Renforcement positif. 

De retour dans notre chambre, nous écrasons le petit tube de 5g de crème pour soigner nos horribles piqûres et souperons dans un tout petit boui-boui, La Café, qui n'a probablement jamais vu grand touriste et dans lequel nous sommes merveilleusement accueillis. Pour 580 roupies (4,90$) nous nous régalons de deux gros kottu roti aux œufs et légumes, arrosés d'une grande bouteille d'eau. 

Nous venons de découvrir notre cantine pour le restant du séjour à Bentota.

 
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Jeudi 20 février, la suite – Mirissa-Galle, sans passer par la case prison.

Les dix minutes qui nous séparent de Weligama nous suffisent à prendre une décision. Persuadés que l'inspecteur Labavure s'est fait glisser un joli gros billet dans sa poche, nous nous doutons que plus rien de concret ne se passera sauf une énorme et irremplaçable perte de temps. L'attitude des personnes présentes et dudit policier nous confortent dans cette idée. Pourquoi avoir radicalement changé et ne plus vouloir nous aider. Pourquoi ne pas nous avoir simplement fait signer un papier officiel pour ces vols ? Ça devient compliqué...

À la gare routière nous décidons de rester dans le bus et repartons en direction de Galle (prononcer Gaûlé d'une drôle de manière). Nous avons déjà perdu cinq précieuses heures avec cette misérable histoire, pas question de foutre en l'air le reste de la journée. De toute façon le peu que nous pourrions récupérer via les assurances ne justifie pas de gâcher le reste du voyage. Le coup de téléphone le soir à mon assurance Visa me confirmera cette décision. Tout article de plus de 90 jours n'est pas couvert.

Notre chauffeur est un être humain qui aime à retrouver sa famille le soir après son boulot, il roule normalement. Rapidement nous arrivons au terminus de Galle, devant les fortifications de cette grande ville d'un peu plus de 90 000 âmes, qui marque la fin géographique du sud de l'île.
Nous entrons dans la vieille cité par la porte principale, entre le bastion du Soleil et celui de la Lune. Je cherche un hôtel recommandé par des Français et cité dans le guide, le Frangipani. Sans avoir réservé, le doute sur les disponibilités est permis, alors il faut un peu forcer le pas et ne pas se tromper de direction pour arriver avant les autres passagers qui auraient également oublié de réserver. C'est un peu une course et le premier est souvent récompensé. Nous sommes les premiers, et trouvons deux chambres.

Le prix est bien sûr plus élevé que dans beaucoup de guesthouses, mais aujourd'hui c'est le dernier de nos soucis. Nous n'avons pas payé les chambres d'hier soir et avons donc un crédit de 3000 Rp. Dans nos calculs nous ne comptons pas l'argent et les objets volés, mais le matériel est secondaire et ne nous concernera qu'une fois rentrés de voyage. L'accueil de notre hôtesse est très sympathique et nous ne pouvons nous empêcher de lui faire part de notre mésaventure. Elle est choquée et compatis avec notre malheur, mais ne baisse pas le prix de la chambre. On aura essayé.

Le Serendipity Art Cafe (fermé depuis) nous tends les bancs en bois brut de sa terrasse et sa carte inventive. Et tout à coup nous savons pourquoi nous nous sentons aussi bien. C'est la toute première fois de notre voyage que dans une ville tout est aussi calme. Il n'y a pas de bruit de voiture, de pollution au gaz d'échappement, pas de klaxon intempestif ou de tuk-tuk grouillants comme des cafards.
Cette ville est une bulle dans l'intense cohue qui règne à quelques centaines de mètres.

En 1505, le hasard d'un coup de vent détourna une flotte portugaise vers ce port. Trouvant l'endroit joli, les marins y édifièrent quelques fortifications. En 1640 les Hollandais, avides de conquêtes, prirent la ville, détruisirent le joli travail des Portugais et en 1663, y édifièrent leurs propres remparts. Même si les Anglais finirent par occuper la place en 1796, les solides remparts bataves furent conservés et des siècles plus tard, sauvèrent les vieilles maisons du tsunami de 2004 et nous isolent cet après-midi du bruit des hommes.
Je vous invite à découvrir ce que Serendipity veut dire, j'aime beaucoup ses définitions.

Nous faisons le tour des remparts sous un ciel couvert mais peu menaçant. Le gris profond des nuages contraste avec les façades ocres et les tuiles rouges. Des amoureux, lovés dans des recoins centenaires se touchent le bout des mains, se susurrent des promesses d'amour éternel et rêvent aux nombreux enfants souriants qui vont courir dans le jardin.
Du haut des épais murs, la ville nouvelle mugie et se hâte dans tous les sens. Nous sommes si proches, mais à des lieux de toute cette folie, et notre matinée tumultueuse commence à disparaître comme un mauvais rêve.

Des enfants se lancent des balles de cricket. Un frappeur tape de toutes ses forces sur le petit boulet de canon lancé de main de maître et termine sa course deux mètres plus loin, dans le filet qui assure la sécurité. Ce filet n'est pas de première jeunesse et de temps en temps une balle trouve un passage et fini sa parabole dans un jardin voisin.

Nous descendons de notre perchoir et jetons un œil dans le hall de l'hôtel Amangalla. De vieilles dames riches y prennent un thé accompagné d'un plateaux à trois étages débordant de sandwichs ''pas d'croûte'' au concombre, de scones croustillants qu'elles recouvrent d'une cuillerée de crème fraîche et de confiture, de tartelettes aux fraises et de bien trop d'autres gourmandises. Aucune table ne réussi jamais à finir ses plateaux. Nous entrons en espérant y quetter quelques restes.
Les jolies jeunes filles du personnel sont superbement vêtues d'un long sari blanc et ligné de bleu, les hommes portent le sarong de la même couleur rehaussé d'une large ceinture. Ils nous accueillent comme n'importe quel autre client plus fortuné. La nuit la moins chère est à 400 dollars et je doute que nous puissions en négocier le prix. Nous sommes invités à nous poser sur des canapés, que dis-je, à nous écraser dans les coussins moelleux de l'immense salon et recevons le menu.
Notre accoutrement et probablement l'odeur que nous dégageons font tourner quelques têtes auxquelles nous sourions de toutes nos dents puisque nous, nous les avons encore.
Le cocktail au gin, feuilles de menthe, gingembre et citron vert a un goût incomparable. Il est comme un coucher de soleil parfait après une journée de pluie, un trajet en autobus sans klaxon. Nos guides posés sur la table font hausser les sourcils et quelques nez se pincent. Bien entendu nous nous sentons parfaitement à l'aise et usons de la situation, en hésitant pas à faire des photos comme de vulgaires touristes.

Comme toutes bonnes choses ont une fin, nous quittons ce lieu magique mais terriblement ennuyant, en regrettant de ne pas avoir le culot de quémander les restes des goûters, qui finiront à la poubelle.
Il est temps de profiter de ce que Galle offre, son architecture et ses boutiques. Le célèbre magasin Barefoot y tient une succursale et nous faisons découvrir aux filles ce que nous avions vu à Colombo. Des tissus splendides vendus au mètre, des nappes, chemin de table, sarongs, saris, foulards, bijoux, produits de beauté ayurvédiques, il y en a pour tous les goûts.

Je me dois de faire une parenthèse concernant l'ayurvédisme... À Bali nous avons été écœurés par le terme Spa qu'y était pour le moins galvaudé. Un spa ne peut pas être une simple baignoire limite propre, remplie d'eau et recouverte de pétales de fleurs. On s'attend à autre chose...
Au Sri Lanka, l'ayurvédisme est absolument partout. J'ai peur de trouver du chocolat, du curd ou des biscuits Munchee ayurvédiques. Loin de moi de me moquer d'une médecine plusieurs fois millénaire qui a depuis longtemps fait ses preuves et est reconnu par l'OMS comme une médecine traditionnelle officielle. Les plantes, les épices, la manipulation des corps peuvent soigner. D'ailleurs la médecine occidentale s'est rapidement emparée de ces secrets pour les transformer en pilules chimiques et nous les revendre plus cher. Mais trop c'est comme pas assez. La crème hydratante pour les pieds est une crème hydratante pour les pieds, et le terme ayurvédique fini par ne plus avoir aucun sens...
Ceci étant dit, si vous venez au Sri Lanka, il faut aller chez Barefoot.

Dans une rue perpendiculaire, la boutique Suthuvili Gallery (22, Pedlar street) propose un choix éclectique de masques traditionnels et d'art local. Son nom signifie ''penser différemment'', et ils le font très bien.
En se promenant le soir, le sentiment de visiter une vieille ville cubaine comme Trinidad mélangée aux rempart d'Aigues-Mortes se confirme. Les intérieurs des maisons s'éclairent. Nous y découvrons des splendeurs insoupçonnées, des mobiliers, des céramiques et des jardins invisibles le jour lorsque les portes et les fenêtres sont closes sur ces secrets. D'ailleurs un tiers des bâtisses appartient à des étrangers et se transforment en hôtels privés ou en maisons particulières.
Cela n'empêche pas Galle de toujours vivre au rythme des locaux qui évitent de la transformer en une citée-musée sans âme. Avant d'aller goûter au rice&curry de notre hôtesse, nous passons devant le Café Français, où, sur le comptoir trônent de jolies brioches joufflues et dorées à souhait. Nous parlons un peu avec le copropriétaire qui nous vient de l’Hexagone et nous nous promettons de venir déguster à ces viennoiseries demain matin.

Les currys de ce soir sont, à notre demande, composés de légumes. Il y a du riz pour 16 personnes et les plats ne finissent plus de s’amonceler sur une table recouverte d'une jolie couverture bleue toute tachée de la compagnie aérienne Oman Air. Nous goûtons pour la première fois au jacquier cuit. C'est bon, mais les noyaux dans les fruits sont comme des gros yeux de poisson et ce n'est pas super appétissant. Hélas pour Tiphaine nous avons oubliés de demander un menu peu épicé et elle en sera quitte pour commander une omelette. C'est vrai que ce soir ils ont un peu forcé la dose.

Enfermés à triple tour nous allons enfin nous reposer dans ce lit immense recouvert d'un baldaquin anti-moustique. Je n'arrive même pas à faire dépasser mes pieds du matelas.


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Vendredi 14 février – Ella Rock - Pas de bière pour Poya !

Ella rock
Nous avons raté Youcef hier soir après son massage, mais je le vois au coin de la route à attendre son autobus. Juste au moment où celui-ci arrive, j'ai le temps de lui dire au revoir. Le bus est plein à craquer, mais je lui fais confiance, il trouvera bien une petite vieille pour lui laisser la place. 

Son massage était agréable, sans plus, mais fortement déconseillé aux chatouilleux. Voilà qui me conforte dans l'idée de faire une croix sur ce soin si je ne veux pas finir enchaîné dans un cul-de-basse-fosse à manger du rats&curry, à cause d'une agression physique sur la personne de ma délicieuse masseuse. 

Le club des 5 est attablé au Curd Shop qui est devenu notre cantine officielle. Je commande un curd, honey, müesli qui va me transfigurer pour la journée et m'apporter l'énergie nécessaire pour la suite du programme. 

Les agapes terminées, nous prenons la route de la voie de chemin de fer en direction d'Haputale pour grimper au Ella Rock et voir si le gros sapin solitaire est aussi loin qu'il en a l'air. Le temps est superbe et le soleil prévoit de faire des siennes aujourd'hui. 
Marcher sur les traverses en sachant que le train ne viendra pas sans pousser son long et rauque souffle de vieille bête au bout du rouleau est rassurant. Comme indiqué sur le plan acheté plus tôt, nous quittons les rails juste après le pont métallique noir et prenons un petit chemin qui passe dans un arrière-jardin de maison. Le petit vieux qui a fait demi-tour en nous croisant est toujours collé à nos basques. Il nous dit que ce n'est pas le bon chemin, que c'est trop difficile et qu'on ferait mieux de le suivre. Nous lui disons que nous n'avons pas besoin de guide, merci monsieur, vous feriez mieux d'aller vous reposer dans votre hamac en regardant le temps passer. Je crois qu'il ne maîtrise pas très bien l'anglais puisqu'il nous fait un beau sourire édenté et reste dans les parages. 
Nous longeons des champs de choux, traversons ce qui pourrait être une très jolie petite rivière, mais qui n'est qu'un qu'un pauvre filet d'eau serpentant entre les parcelles de crucifères, parsemé de sacs en plastique et sentant fort la décharge pestilentielle. Misère, même ici l'homme aime à se saborder... 

Le vieux bonhomme fantôme apparaît là où s'y attend le moins, il nous dit une ou deux fois que nous ne prenons pas le bon chemin et nous fait des signes éloquents vers des sentiers qui ont l'air de vouloir monter vers cette silhouette d'arbre perché au bout de la montagne. 
Le soleil est bien là, malgré l'altitude la chaleur est étouffante. La montée commence à devenir de plus en plus raide. Le vieux est au coin du chemin alors nous lui disons que nous n'avons pas d'argent et hop, il disparaît.

Quelques voix occidentales nous informent que nous sommes dans la bonne direction. Le sentier s'enfonce à présent sous d'immenses arbres qui ressemblent à des eucalyptus, mais n'en ont pas le doux parfum. L'air y est un peu plus frais, au moins le soleil ne nous tape plus sur la tête à grands coups de masse de forgeron. Le chemin est raide, les dernières séquelles du Adam's Peak sont encore sensibles, nous suons à grosses gouttes et devons nous motiver pour finir cette dernière escalade. Le couple que nous croisons nous informe de l'imminence de notre arrivée au rocher. Nous sommes motivés et finissons enfin cette épreuve en arrivant au chemin qui doit être l'accès le plus facile. Il n'y a plus grand chose qui nous effraye depuis mardi matin.

Quelques dizaines de mètres sur un terrain plat, des arbres immenses qui jettent leurs frondaisons vers les cieux et là, à portée de pas, le fameux Rocher d'Ella. L'arbre dont nous ne distinguions que la lointaine silhouette est à nos pieds. Le vent vient rafraichir nos anatomies en nage et le soleil va sécher rapidement nos t-shirts étalés sur les roches chaudes. 
La vue est extraordinaire sur ce paysage alpin, nous sommes si loin de l'image que nous nous faisions du Sri Lanka. Un sympathique Bavarois moustachu vient nous apporter nos bières et nos saucisses, sa plantureuse dame nous fait couler un bain frais, Heidi gambade dans les prés et leur locataire, Charles Ingalls coupe du bois... J'ouvre les yeux et constate que l'esprit est farceur. 

En face de nous s'érige le Little Adam's Peak qui est un pâlichon ersatz de son majestueux grand frère. Possiblement que seules quelques marches l'ont ainsi baptisé, cette balade là semble plutôt facile. Nous rencontrons un couple de Québécois, ce qui monte à 3 le nombre de compatriotes rencontrés pendant ce voyage. André est heureux de parler avec son drôle d'accent alors que nous n'avons rencontré que des Français depuis des semaines. Leur guide (la folle) réclame 5000 roupies pour les avoir guidés et encore elle a l'air pressée de redescendre. 

Seuls sur cet aérien îlot minéral, nous prenons le temps d'admirer le paysage, la verticalité dans Ella Gap et les arbres majestueux qui peuplent la forêt alentour. Le retour se fera plus aisément par le même sentier, sur lequel nous finirons par nous perdre un peu. Mais l'odeur des choux sera nos petits cailloux blancs et nous retrouverons facilement la Rivière Enchantée. Alex qui voulait se doucher sous la cascade hésite en voyant les nappes d'hydrocarbures que même les rats du coin évitent de fréquenter. La petite canalisation qui récupère une partie des eaux de ladite cascade charrie un liquide opaque et malodorant. Il faut, je pense éviter d'y tremper quelque partie du corps que ce soit et à laquelle on tient. 

Le long de la voie de chemin de fer, le Garden Restaurant nous fait de l'œil. C'est le temps de nous poser et de boire à même la King coconut. Son eau désaltérante, la vue sympa et le calme, loin de la ville sont des arguments indiscutables pour profiter de la vie. 

Enfin, nous arrivons à Ella après un peu plus de 4 heures de balade, et le serveur du Curd Shop nous ouvre grand les bras. Sa nourriture roborative est un baume au cœur et à l'estomac, je me sens prêt à attaquer le Little Adam's Peak. L'heure approche pour nos trois candidats aux chatouilles ayurvédiques. J'en profite pour discuter avec Alex et le propriétaire de la Guesthouse qui est un monsieur génial. Aujourd'hui c'est son anniversaire et j'ai été le premier à lui souhaiter ce matin alors que j'allais dire au revoir à Youcef. Il me demande si nous voulons un thé au gingembre et revient avec ledit thé, des bananes et des biscuits au chocolat. Il est vraiment chou ! 

L'heure tourne et la perspective ainsi que la motivation de grimper sur le petit frère de la Montagne Sacrée se dissipent peu à peu dans les brumes de la félicitée et de la paresse. Nos massés reviennent avec le sourire et me confirment que j'aurais probablement eu un geste fort malheureux envers la frictionneuse, toute ayurvédique qu'elle soit. Les doigts enfoncés dans les mollets encore à vifs et les papouilles dans mes côtelettes m'eurent à coup sûr fait perdre le contrôle de mon légendaire calme. Et ça, c'est mal. 

Ce soir, nous irons encore une fois manger au Curd Shop, et malgré nos invocations, suppliques déchirantes, yeux langoureux et propositions indécentes, nous n'aurons pas droit à la moindre goutte de cervoise. Aujourd'hui, nous sommes le 14 février et tout amoureux que je puisse être, c'est avant tout un jour de pleine lune. Et à Poya nul alcool, tu ne boiras. 
Je comprends pourquoi hier soir le Rade de la Gare affichait complet !


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Vendredi 7 février – Kandy et ses attractions

Une nuit parfaite, sans moustiques, à température idéale. 

Au moment de partir pour notre découverte des attractions kandiennes, nous tombons sur notre aimable propriétaire qui nous demande notre programme de la journée et ce que nous envisageons de faire dans les prochains temps. 
Je lui explique ce que nous avions prévu et je vois bien à sa tête qu'il va me faire une proposition que je pourrais toujours refuser. 

Il me dit de ne pas réserver le train ce matin pour Hatton, et d'aller faire un tour dans le nord du côté du Triangle Culturel. C'est effectivement un incontournable que nous aurions raté et ce serait une hérésie pour ce charmant monsieur. Soit, changeons nos plans, on est plus à un changement près. 

Je lui demande où trouver des épices de meilleure qualité que celles qui sont importées de Chine que l'on trouve au marché. Ce n'est pas compliqué j'ai l'impression d'être dans un marché provençal avec des herbes du même nom qui viennent de Turquie et de Grèce, poussière et sable en prime. 

Notre hôte a justement un ami d'enfance qui tient un jardin d'épices et c'est dans ce genre d'endroit que l'on trouvera la meilleure qualité. Il me dit aussi que ce n'est pas le seul jardin et que nous en trouverons plusieurs sur notre route. Il ne nous force à rien, c'est appréciable. En plus ce jardin enchanté est sur le trajet du jardin botanique où nous avions prévu une visite. Il nous appelle un tuk-tuk qui pour 500 Rp va nous emmener à 5 km pour notre première visite. 

Accueillis par un jeune homme nous découvrons, sentons et dégustons toutes sortes de feuilles, écorces et racines. Les explications sont simples et concises, il nous apprend l'utilisation concrète de ces plantes dans la médecine ayurvédique et dans la cuisine locale, puis s'amuse à me badigeonner le bras d'une crème naturellement dépilatoire. 

Une noix de muscade tombe à nos pieds d'un arbre gigantesque que la mère de sa grand-mère de son arrière grand-maman a planté un soir de pleine lune. Et voilà déjà un souvenir de moins à acheter ! 
En plus d'être une de mes épices préférée, la muscade est extrêmement photogénique tout enrobée de son délicat macis rouge dentelé et brillant. 
La visite se termine par une réunion Tupperware, où sagement assis sur des chaises nous nous étonnons de l'invraisemblable pharmacopée de cette médecine ancestrale. Des lotions pour empêcher les cheveux gris, des crèmes pour toutes sortes de maladies de peau, des huiles infusées de 25 plantes pour les sinusites, des pilules pour le cholestérol, de la poudre pour blanchir les dents, l'incontournable aphrodisiaque à base de racines et de baies, il me les faut tous ! 

Enfin presque tous, j'aime la couleur de mes cheveux j'aimerais juste qu'ils repoussent, mais il n'a rien pour cela, ce n'est pas le département des miracles et pour ce qui est de la fabrication des bébés, je laisse ça aux professionnels. 

L'entrée du jardin botanique est facturée 1000 Rp. J'imagine que le prix n'est pas le même pour les locaux qui sont légion à se tenir la main sous les figuiers centenaires.
Les bosquets de bambous géants qui nous accueillent dès l'entrée forcent le respect. Les troncs se perdent dans le ciel immaculé et le grincement qu'ils font en se frottant les uns sur les autres au gré de la brise est irréelle. Tout est très calme ici, nous sommes loin de l'agitation dantesque qui règne sur la route. 
Le parc offre un paysage très varié et quelques bestioles viennent animer les cocotiers géants. Nous traversons des palmiers de collection, un petit jardin de plantes médicinales, contournons le lac asséché que seul un inquiétant serpent fréquente encore, et sommes accompagnés par de drôles de petits singes coiffés comme des pages de François Ier. 

Le mâle dominant couvre toute femelle à sa portée mais s'assure auparavant que la dame est propice à ses faveurs. 

Monsieur Sans-Gêne se place de façon à inspecter la carrosserie arrière de la belle, tripote un peu le pot d'échappement et sans autre forme de procès y fourre son nez et sa langue. Si le fruit est mûr, la saillie s'ensuit, sans amour ni tendresse, un petit coup de ça-va-ça-vient et hop la vie continue, madame ne semble pas choquée et monsieur fait le crâneur. 

Une odeur nous signale que nous approchons d'une zone à grand risque de chute de fientes. Effectivement, les cimes des arbres de toute une partie du nord du parc sont entièrement couverts de milliards de très grosses chauve-souris. 
Ça sent la grotte pas fraîche et je me pose une question existentielle, est-ce que le caca des chauves-souris leur coule sur le corps vu qu'elles sont accrochées la tête en bas ? 

Un jardinier arrache une branche et frappe violemment sur le sol. Je me demande ce qu'il peut bien faire jusqu'à ce que j'entende et vois toutes les bestioles poilues s'envoler de l'arbre sous lequel le forcené s'agite. Bien entendu il vient rapidement me voir pour une rémunération à la hauteur de sa performance et semble fort contrit lorsque je lui tends un billet de 20 Rp tout froissé. 
Un peu plus loin je me propose de faire de même et de quêter l'argent pour payer le bus du retour à Kandy, mais les arbres sont à présent vides de roussettes et de toute façon je crains de m'attirer les foudres du vieillard fâché. 

Parce qu'elle m'a grossièrement doublé alors que c'était mon tour de monter sur le petit pont suspendu, je m'efforce de bien marquer la cadence en marchant au pas. Je réussis à faire balancer l'étroite passerelle histoire de laisser un souvenir impérissable à la dame qui semble souffrir d'acrophobie et, lorsque sa couleur atteint le blanc fluo je me penche par-dessus la frêle balustrade en lui faisant un délicieux sourire. 

S'il y a bien un endroit touristique c'est ce jardin botanique, alors de toute évidence c'est ici que nous allons enfin trouver des cartes postales à envoyer. Depuis notre arrivée, hormis les cartes du Barefoot à 3,50$, nous n'avons trouvé que de vieilles images décolorées aux coins tout racornis. Et bien non, même ici tout est hideux. Alors à ceux qui s'attendaient à recevoir une carte, nous nous en excusons sincèrement, il reste les photos, je peux toujours y mettre un petit mot à votre intention. 

Par contre, la serre des orchidées est une pure merveille. Je me délecte d'observer ces fleurs sublimes et si photogéniques. De la plus délicate à la plus imposante, toutes ces fleurs explosent de couleurs vives et d'ingéniosité pour piéger les insectes pollinisateurs.

Le retour vers Kandy se fait de la façon la plus simple et la plus économique. Juste à côté de la sortie du jardin il y a un arrêt de bus. Il suffit de faire signe en secouant la main à plat vers le sol pour que le chauffeur s'arrête dans un hurlement de freins épuisés et un épais nuage de poussière. 
La porte arrière est en face de nous, nous sautons dans la cabine et miraculeusement deux places sont libres juste en face. Il nous en coûtera 17,50 Rp (0,14$), je n'en reviens toujours pas du prix des transports en commun. 

Nous sommes promptement éjectés hors du bus devant le marché où encore une fois le rayon des viandes lève le coeur. Je ne suis pas spécialement dédaigneux, mais il faut être fait fort pour circuler dans ces allées sans éprouver un fort sentiment de dégoût. La dernière fois que j'ai eu cette sensation c'était en Égypte où les bosses des dromadaires trônaient au milieu de têtes de vaches, leurs entrailles fétides exposées aux nuées malsaines de voraces mouches vertes. En apnée totale depuis trop longtemps je sens mon corps m'abandonner, il faut vite s'extraire de ce calvaire. Heureusement nous commençons un peu à connaître les environs et rapidement nous regagnons l'air libre et le soleil. 

L'heure culturelle est arrivée, nous allons visiter le fameux Temple de la Dent. Rien à voir avec un regroupement de denturologues, cette dent appartenait à rien de moins que le célèbre Bouddha. 

Pour la petite histoire, au XVIe siècle, les Portugais ont dérobé la dent, l'ont emmené jusqu'à Goa en Inde et l'ont brûlé en faisant la fête autour de l'immense brasier, histoire  de faire bisquer les Sri Lankais. Mais ceux-ci avaient prévu le coup de traître des colons et avaient remplacé l'originale par une copie.

Nous franchissons le portique de sécurité très sérieusement gardé par un militaire moustachu, qui depuis le terrible attentat de 1998 ne laisse plus passer personne sans le fouiller et vérifier l'intégralité de son sac. C'est aussi le moment de se parer d'un sarong, car les jambes et les épaules nues sont interdites. 
Pour s'assurer du sérieux de la pose, le jovial moustachu nous lève le t-shirt par-dessus la tête et nous ceint de ce bout de tissu comme si nous étions destinés à être momifié et ainsi cacher nos gambettes. 

À la billetterie nous payons les 1000 Rp et laissons nos chaussures à l'employé voisin. Mais c'est quoi l'idée de poser du pavé noir sous le soleil lorsque tout le monde doit se balader pieds nus ?
Rapidement, en sautillant grotesquement nous entrons dans les murs du temple bouddhiste. Quelques guides essayent de nous vendre leurs services, mais un sourire et un No Thank You suffisent à les éconduire. 
Au Sri Lanka tout le monde essaye de vous vendre quelque chose, taxi, tuk-tuk, colifichets, guides, mais personne n’insiste lourdement. Il suffit de faire un non de la main avec le sourire et l'affaire est close. 

Nous pénétrons dans le lieu saint où est gardé la copie de la Dent, que nous ne verrons pas, et sommes immédiatement envahis d'une ferveur intense. Les gens prient sans s'occuper de nous, ils murmurent des invocations, les yeux fermés et les mains jointes. 

L'air est saturé d'ondes positives, la fraîcheur des lieux et les rayons du soleil traversant les persiennes ajoutent à la magie. Dans une autre salle, deux moines en robes safran sont en train de bénir des visiteurs, bouddhistes ou non en leur accrochant un bout de ficelle blanche autour du poignet. 
Demain nous prenons l'autobus régulier pour aller à Dambulla, je pense qu'il est plus que recommandé de passer entre les mains de ces moines, une petite aide spirituelle ne sera pas de trop. 

Je tends mon poignet droit à l'aimable monsieur, il me noue plusieurs tours de ficelle en psalmodiant quelques incantations divines. Il m'émeut, je lui fais un beau sourire et le remercie en joignant mes mains avec un regard que j'espère respectueux et fervent.

Nous entendons des chants venant de la salle de la Dent. Nous montons voir ce qui se passe et assistons à un instant privilégié de prières de moines et de nonnes assis face à l'autel. Un chœur de voix entonne des chants très doux. Moi qui pensais avoir atteint l'apogée de mon émotion avec le moine à ficelles, me voilà complètement figé devant ce spectacle. Les chants entrent dans tout mon corps et en fermant les yeux je suis transporté vers quelque chose d'inexplicable. Avant de sombrer dans la dévotion totale, de me raser la tête avec un vieux Bic jetable et de me vêtir d'une robe orange je quitte cet endroit avec respect et à reculons. 

Nous visitons la salle où est exposé Rajah, le dernier éléphant du temple qui y vécut 50 ans et fût consacré par le moine supérieur, ce qui est un fait suffisamment exceptionnel pour qu'ils aient décidé de le naturaliser. 

À la sortie du temple se tient un café, qui propose un expresso fameux, à presque 5$ ! 
J'en reparlerais, mais le Sri Lanka, en dehors de son transport en commun et du Rice and Curry, n'est pas une destination très abordable. Dans quelques années voir des routards ''sacs à dos'' deviendra une attraction... 

Le café était la grande richesse de l'île avant qu'une maladie ne détruise tous les plants. Au même moment les colons anglais introduisirent le thé d'Inde, qui prit rapidement la place des défunts caféiers dans les montagnes. Depuis quelques années le pays produit environ 3 tonnes de robusta et celui-ci est d'excellente qualité. Il y a cependant peu de chances qu'il ravisse la place des thés qui ont depuis conquis la planète. 

À 17 heures nous allons voir un spectacle de danses kandiennes qui sont, paraît-il fort réputées. Le spectacle a lieu au nord du lac dans une salle paroissiale où se sont entassés des centaines de touristes arrivés avant nous parce qu'ils avaient eu la bonne heure. Par chance nous trouvons de la place à la mezzanine et je joue le jeu des touristes chinois et nippons en tirant une chaise et en m'installant presque sur les genoux d'un monsieur qui prenait de toute façon trop de place. Forcé de se pousser il me sourit jaune et doit déménager son matériel de technicien de cinéma. Oui cher, je vois très bien, merci beaucoup de votre sollicitude.

Pendant une heure nous avons droit à des démonstrations de danses qui ont fait la réputation des artistes de Kandy et des quelques danses du sud de l’île. Danse du cobra, du paon, de l'oiseau Garuda vainqueur du cobra, danse Raban qui consiste en des exercices d'habileté avec des assiettes virevoltantes, le tout accompagné par le rythme des tambours et des chants. 

Pour terminer en beauté, deux pyromanes se frotteront les corps, la bouche et la langue avec des brochettes enflammées et finiront en transe en marchant sur un gros barbecue rempli de braises rougeoyantes. Un spectacle qui vaut le coup d'être vu, d'autant qu'il n'y a pas grand-chose d'autre à faire le soir à Kandy. 

Le soleil lance ses dernières rougeurs sur les eaux calmes du lac et le ciel commence doucement à s'éteindre dans une palette de couleurs pastels, signe qu'il est temps de trouver une table et un bon repas. 

Un petit resto local où il n'y a aucun touriste, mais beaucoup de gens qui mangent avec leurs mains nous attire. À l'entrée un jeune cuisinier finit de cuire de gros bols en pâte et à côté des espèces de tagliatelles sont prêtes à être mélangées avec la garniture de son choix. Le bol se nomme Hopper et peut être servi nature, avec un œuf ou des légumes. 


Ce que nous pensions être des pâtes sont des lanières de kothu roti, à base de crêpes épaisses roulées et réduites en lanières. Elles sont ensuite grillées et garnies avec les ingrédients de votre choix, et étant donné le chapitre sur la viande, pour nous ils seront toujours végétariens. 
Certains hachent les lanières avec les ingrédients pour fabriquer une espèce de riz frit extrêmement consistant. Prière de ne rien commander avant, il serait malvenu de ne pas finir son assiette.

Contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre, la nourriture sri-lankaise n'est pas plus piquante que cela. La thaïlandaise l'est bien plus, et au Sri Lanka les cuisiniers jouent beaucoup sur le mélange des saveurs. Feuilles de curry, noix de coco séchée au piment, gingembre, galanga, un peu de sucré, tout est harmonieusement mélangé et la langue devient folle de joie dans la bouche. Il ne faut donc pas confondre épicé et piquant.

Souvent les restaurateurs demandent spicy or not spicy. Jamais il ne faut dire que vous ne voulez pas épicé, à moins d'avoir un estomac de jeune fille délicate et une langue en soie, sinon ce sera fade et le voyage ne sera pas complété. Vous ne recevrez pas les acclamations du jury et aurez raté une expérience pas si dangereuse que cela. 

Au pire, hâtez-vous de commander un lassi ou un yaourt, cela va rapidement éteindre le volcan que vous avez entre les dents. En sortant du restaurant je croise la voyageuse la plus excentrique jamais vue et pourtant j'en ai vu un sacré paquet de fuckés.

Toute de bleu vêtue, arborant un sourire mystique elle suit une ligne imaginaire dont elle ne peut dévier. De toute façon les gens s'écartent, même les tuk-tuk la laissent passer. Dans sa main droite elle tient un grand bâton noir au sommet duquel est fichée une tête de mort...


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