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Vendredi 21 février – Galle

Une nuit royale ! Le lit aurait suffi à cette illusion, mais c'est surtout ce qu'il n'y avait pas qui a contribué à la réussite de ce divin sommeil : le bruit. Rien, que dalle, nada, aucun bruit parasite n'est venu déranger la quiétude dont nous avions besoin. Seuls quelques oiseaux au chant mélodieux et les petits écureuils surexcités au cri aigu sont venus combler le vide du petit matin. Je me suis pris pour Blanche-Neige quand tous ses amis de la forêt viennent lui faire la fête !

Comme prévu, nous nous rendons au Café Français. Les brioches sont toujours là, impatientes de nous faire plaisir. Nous commandons les petits-déjeuners qui sont relativement plus chers que ce que nous mangeons d'habitude, mais nous sommes dans une phase ''faisons-nous plaisir''.
Le serveur, aux petits soins avec nous, revient avec une théière fumante et pour chacun une tranche de brioche grillée et sèche assez fine et un bout de baguette, accompagnés de beurre et de confiture. La déception est d'autant plus grande que la brioche ne répond pas du tout à nos attentes. Ça nous apprendra, rien ne vaut un bon curd ou un roti aux fruits.

Nous quittons le confort de l'enceinte pour nous plonger dans le tumulte citadin. Ici comme ailleurs, il faut savoir courir pour traverser la rue, se répéter qu'aucun véhicule ne tentera de nous éviter et deviner rapidement les réactions des chauffeurs.
Je me demande si les policiers gantés de blanc, postés aux rares passages pour piétons sont conscients de l'incroyable boulot qu'ils font.

Nous cherchons le dutch market, le fameux marché hollandais qui fournit de magnifiques légumes. Nous demandons la route à un homme qui nous indique le marché aux poissons, ce qui fait également une belle destination. Un peu plus loin une autre personne nous aborde en nous demandant si nous cherchons des épices. Mais quel devin, Fanny est justement venue pour ça.
Une petite boutique est sise juste en face du marché aux poissons. Nous sommes jovialement accueillis et commençons notre dégustation. Poivre blanc et noir, cannelle, masala, curry, cardamome, clou de girofle, muscade... Nous écrasons, sentons, goûtons et finalement achetons au brave commerçant quelques-unes de ses épices qui vont combler les vides dans nos sacs.
La balade se poursuit sous le cagnard, et nous trouvons enfin le fameux marché hollandais. Une vieille bâtisse à arcades qui fête ses 300 ans protège les kiosques de légumes. Ceux-ci viennent presque tous de la région des montagnes, entre Nuwara Eliya et Ella. Nous avions admiré de la fenêtre de nos trains, les très nombreux jardins en escalier dans cette région. Des centaines de petits cultivateurs y ont déployé des trésors d'ingéniosité pour l'irrigation et la culture sur planche. Ils approvisionnent ainsi une grande partie de l'île puisque cette région bénéficie du climat idéal.

La générosité de la terre est sublimée par le souci du détail de présentation des produits. Si un peu partout l'environnement et la propreté générale sont bâclés, dans n'importe quel marché, les légumes et les fruits sont parfaitement rangés.
Alignés ou empilés, ils attirent l'œil du chaland par le mélange harmonieux des couleurs et des formes. Absolument tout, même et surtout ce que nous ne connaissons pas, donne envie d'être acheté et consommé.
De la plus petite mamie avec ses trois poireaux et six patates au plus inventif des marchands, c'est propre et appétissant.
Je demande quelques renseignements sur tel ou tel légume que nous voyons souvent et dont je ne sais rien. Le haricot ailé (ou pois carré), la margose (ou concombre amer, une courge qui possède autant de noms différents que de pustules sur sa peau), le haricot-kilomètre rouge, racine de manioc, patate douce jaune, feuilles de bétel, noix d'arec, aubergines sont autant de ravissement pour les yeux. Les gens se laissent volontiers prendre en photo. Je demande en faisant un geste et ils me répondent en dodelinant de droite à gauche ce qui veut dire oui...

Au sortir du marché, des odeurs et un petit kiosque d'épices nous attirent. Le vendeur nous conte la pomme, ses épices sont les meilleurs, les plus belles, les moins chers, etc. De fait, ses épices sentent très bon, probablement le même grossiste que tous les autres. Mais lorsqu'il me parle de prix, je soulève le sourcil gauche, signe d'un intérêt non feint. Quarante roupies les 100 grammes de poivre blanc ? Impossible, partout ailleurs c'est au minimum 120 à 160 roupies ! Il y a sûrement une arnaque quelque part, soit ses épices sont éventées soit les autres nous on vu arriver de loin. Je goûte aux grains de poivre blanc. Le même délicieux feu se déclenche sur ma langue, sa cannelle est toute aussi sucrée et parfumée que les autres, sa cardamome embaume, ses gousses de vanille sont grasses et gavées de graines, visiblement, il offre la même qualité.
Il voit notre sac et nous demande si nous avons acheté les épices au marché aux poissons. Nous acquiesçons et il nous demande le prix. Malaise. Son assistant nous dit que nous pouvons retourner là-bas et nous faire rembourser. Je ne suis vraiment pas chaud à cette idée, mais c'est vrai que la question se pose. Pour faire bonne mesure je lui achète 200 grammes de poivre blanc, et dois me convaincre que j'ai suffisamment d'épices pour les deux prochaines années.

Je veux retourner au marché aux poissons, faire quelques photos. Les demies têtes de mérous ont le sourire figé, les moitiés de corps de thon présentent une chair rouge appétissante, les barracudas attendent patiemment leur tour sur la grille du barbecue, ça frétille et ça sent encore le bleu de l'océan.

En faisant le tour, nous tombons bien évidemment sur un rabatteur qui nous invite à aller visiter le magasin d'épices le moins cher en ville. Soit ces gens n'ont aucune mémoire visuelle, soit ils nous prennent pour des pigeons de calibre international.
Nous le suivons et lorsque ils me disent les prix, je leur réponds que c'est bien trop cher et que je connais un endroit où les prix sont plus intéressants. Bla bla du vendeur, qualité médiocre, durée de vie limitée, épices importées... Je lui demande alors si, contre le retour de ma marchandise toujours enfermée dans mon sac en plastique, il accepte de me rembourser. Il me dit que c'est impossible puisque je n'ai pas acheté les épices dans son magasin. Je sors donc un petit sac de cannelle scellé avec son nom et son adresse écrite sur un carton. Difficile de faire plus probant comme preuve. Mais il me dit que c'est toujours impossible, car le vendeur n'est pas là et que seul lui peut s'assurer de la véracité de mes propos et il s'en va. André me tire par la manche en me disant que ça risque de mal finir. Moi, je commence sentir monter l'adrénaline, je me sens bien.
Je tends mon sac à un autre vendeur en lui demandant s'il peut me remettre mon argent, et que je pourrais bien me poster au coin de la rue en informant les prochains touristes que sa boutique est une arnaque et qu'un vendeur moins cher se trouve à quelques pas de là. La chaleur n'aide pas à conserver son sang-froid, la pression monte un peu, les filles ont pris de la distance et je sens ma manche se déformer. Mon t-shirt n'avait déjà plus de formes...
À dix mètres, je repère un jeune en polo noir qui me surveille du coin de son œil mauvais. Je me dis que je tenterais de prévenir des touristes si j'en vois et que peut-être un avis via internet fera aussi le boulot. Je lance un dernier sourire plein de dents à mes interlocuteurs qui sont un peu plus nombreux en leur disant que ce n'est pas correct et que leur réputation allait en pâtir, puis m'éloigne de la zone d'inconfort. Mon cœur bat plus vite, mon sang est bouillant et je vois le polo noir aux yeux rouges nous suivre on ne peut plus discrètement à quelques mètres de nous. Je n'en dis rien à personne, inutile de créer de la panique. De toute façon, je sais où sont les policiers.

Au passage, nous visitons la boutique Laksala, qui est une chaîne de magasins d'artisanat gérés par l'état. L'air y est frais, je propose à la gardienne de la remplacer pour la journée et lui dis de rentrer se reposer. La tension accumulée ces dernières minutes s'estompe au fur et à mesure que la climatisation prodigue ses bienfaits.
Finalement bien que plus volumineux, ce Laksala propose exactement les mêmes produits que dans les autres succursales, un peu trop touristico/souvenir pour nous. Je sais, ça fait snob, mais je préfère investir dans une seule très belle pièce que dans des porte-clés en forme de Ceylan, des éléphants en bougie ou un mini Sri Pada dans une boule de verre pleine de neige. Mais il y a la climatisation, et ça, c'est un argument incontournable pour faire semblant de fouiller quelques minutes dans le fatras de tissu du premier étage. Nous disons au revoir à la souriante gardienne, et je réitère ma proposition de la renvoyer à la maison, je crois qu'elle m'adore.

De retour vers le Fort, nous passons à côté de l'immense terrain international de cricket et longeons un terrain vague qui doit recouvrir les anciennes douves construites par les Anglais. De la musique et une agitation anormale par cette température, attirent notre attention. Des dizaines de jeunes garçons vêtus de leur uniforme blanc participent à une activité de construction de cabanes. Ils sont super fiers de nous montrer leurs réalisations et s'empressent de se présenter et de nous demander d'où nous venons. Le mot Canada déclenche invariablement des Ohhh de surprise. Même si la plupart ne savent pas où se trouve le plusse beau pays du monde, l'absence de l'unifolié comparé à l'affluence du tricolore bleu, blanc et rouge fait toujours lever les sourcils. C'est vrai que le Sri Lanka est un petit plus loin et plus compliqué à voyager qu'un tout-inclus dans le Sud, et que les Français sont partout.

Les cahutes se suivent et ne se ressemblent pas. La cabane théière, la ''char d'assaut'', la traditionnelle en pisé ou la villa luxueuse avec micro lac avec fleurs de nénuphar, les adolescents débordent d'énergie et de créativité. Les murs sont des sacs de riz tendus sur une structure en bois et peints à l'aide de pinceaux en fibres de noix de coco.
Sur le gazon sont tracés des couloirs de course et un petit podium attend les plus valeureux. Courir avec cette chaleur devrait de toute façon récompenser tous les participants !

Dans une ruelle du Fort, nous croisons un visage qui ne nous est pas inconnu. Nous mettons quelques secondes à réagir et je mettrais plusieurs minutes à me rappeler qui est cette jeune fille expressive. Marie-Ève que nous ne croisons que dans les aéroports, à Cuba ou dans cette ruelle du bout du monde est notre 4 ou 5e compatriote rencontrée pendant notre séjour. Nous passerons le reste de la journée avec elle, et elle prendra le train demain avec Fanny et Tiphaine.

Le repas de midi sera pris sur la terrasse avec vue sur les toits, la mosquée et le phare chez Mamas Galle. Nous découvrons encore de nouveaux mets et nous en régalons. Le reste de ce début d'après-midi sera consacré au magasinage, nous craquerons pour des masques en bois chez Suthuvili et une belle longueur de ce splendide tissu jaune soleil chez Barefoot.

Tout le monde rentre, faire une sieste, finir sa lecture ou tout simplement s'isoler un peu. J'irais seul avec mon appareil photo à la découverte des remparts Est. Sourirais beaucoup à des dizaines d'écoliers, m'assiérais en regardant des enfants, vêtus de leur uniforme un peu moins blanc, se baigner sur la petite plage en contrebas du phare.

Répondrais encore et toujours à la sempiternelle question de mon pays de provenance. Remonterais la rue vers le nord, en admirant l'architecture coloniale et les joueurs de cricket sur une grande place où je trouverais par hasard la cachette des balais de sorcières sous un figuier séculaire. Je quitterais le Fort en franchissant la Vieille Porte surmontée du sigle VOC, (Vereenigde Ooste Indishe Compagnie) pour Compagnie unie des Indes Orientales que les Hollandais avaient créée en 1602, pour le commerce des épices.
De l'autre côté de cette porte, un autre écusson porte la mention Dieu et mon Droit la devise de la monarchie britannique, entourée d'un lion couronné et d'une licorne.
Sur le quai voisin, quelques hommes pêchent et se racontent les derniers potins de cette belle fin de journée dorée. Deux enfants courent et jouent à se faire peur en sautant dans l'eau dans une ronde effrénée qui devrait les mener tout droit chez le marchand de sable dans peu de temps.
Se perdre dans les ruelles du Fort est délicieux et, rapidement, le plan simple de cette toute petite bourgade est imprimé dans le cerveau.

Galle est une vraie parenthèse heureuse dans ce voyage. C'est le seul endroit où l'on retrouve une logique architecturale, un ensemble cohérent de maisons, une structure plus conventionnelle à nos yeux occidentaux. Ailleurs, les maisons sont construites au bon vouloir de l'architecte ou du propriétaire. Les ajouts peuvent être nombreux et ne ressembler à rien, il n'y a aucune unité, ni volonté d'en avoir une. Galle est un repos oculaire en plus d'être une pause auditive. Finalement, la malencontreuse mésaventure de la nuit à Mirissa nous aura permis de découvrir une ville où nous avions prévu de ne rester qu'une seule journée, sans les filles qui auraient dû monter à Negombo.
Au voleur qui finira le crâne éclaté sous une noix de coco vengeresse, nous disons merci !

Un souper dans un restaurant splendide nous fera encore une fois constater que le prix payé n'est souvent pas synonyme de plaisir gustatif.
Que l'on me donne une table graisseuse, un néon tremblotant et deux hachoirs à kottu roti !
 
La cachette des balais des sorcières de Galle
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Vendredi 7 février – Kandy et ses attractions

Une nuit parfaite, sans moustiques, à température idéale. 

Au moment de partir pour notre découverte des attractions kandiennes, nous tombons sur notre aimable propriétaire qui nous demande notre programme de la journée et ce que nous envisageons de faire dans les prochains temps. 
Je lui explique ce que nous avions prévu et je vois bien à sa tête qu'il va me faire une proposition que je pourrais toujours refuser. 

Il me dit de ne pas réserver le train ce matin pour Hatton, et d'aller faire un tour dans le nord du côté du Triangle Culturel. C'est effectivement un incontournable que nous aurions raté et ce serait une hérésie pour ce charmant monsieur. Soit, changeons nos plans, on est plus à un changement près. 

Je lui demande où trouver des épices de meilleure qualité que celles qui sont importées de Chine que l'on trouve au marché. Ce n'est pas compliqué j'ai l'impression d'être dans un marché provençal avec des herbes du même nom qui viennent de Turquie et de Grèce, poussière et sable en prime. 

Notre hôte a justement un ami d'enfance qui tient un jardin d'épices et c'est dans ce genre d'endroit que l'on trouvera la meilleure qualité. Il me dit aussi que ce n'est pas le seul jardin et que nous en trouverons plusieurs sur notre route. Il ne nous force à rien, c'est appréciable. En plus ce jardin enchanté est sur le trajet du jardin botanique où nous avions prévu une visite. Il nous appelle un tuk-tuk qui pour 500 Rp va nous emmener à 5 km pour notre première visite. 

Accueillis par un jeune homme nous découvrons, sentons et dégustons toutes sortes de feuilles, écorces et racines. Les explications sont simples et concises, il nous apprend l'utilisation concrète de ces plantes dans la médecine ayurvédique et dans la cuisine locale, puis s'amuse à me badigeonner le bras d'une crème naturellement dépilatoire. 

Une noix de muscade tombe à nos pieds d'un arbre gigantesque que la mère de sa grand-mère de son arrière grand-maman a planté un soir de pleine lune. Et voilà déjà un souvenir de moins à acheter ! 
En plus d'être une de mes épices préférée, la muscade est extrêmement photogénique tout enrobée de son délicat macis rouge dentelé et brillant. 
La visite se termine par une réunion Tupperware, où sagement assis sur des chaises nous nous étonnons de l'invraisemblable pharmacopée de cette médecine ancestrale. Des lotions pour empêcher les cheveux gris, des crèmes pour toutes sortes de maladies de peau, des huiles infusées de 25 plantes pour les sinusites, des pilules pour le cholestérol, de la poudre pour blanchir les dents, l'incontournable aphrodisiaque à base de racines et de baies, il me les faut tous ! 

Enfin presque tous, j'aime la couleur de mes cheveux j'aimerais juste qu'ils repoussent, mais il n'a rien pour cela, ce n'est pas le département des miracles et pour ce qui est de la fabrication des bébés, je laisse ça aux professionnels. 

L'entrée du jardin botanique est facturée 1000 Rp. J'imagine que le prix n'est pas le même pour les locaux qui sont légion à se tenir la main sous les figuiers centenaires.
Les bosquets de bambous géants qui nous accueillent dès l'entrée forcent le respect. Les troncs se perdent dans le ciel immaculé et le grincement qu'ils font en se frottant les uns sur les autres au gré de la brise est irréelle. Tout est très calme ici, nous sommes loin de l'agitation dantesque qui règne sur la route. 
Le parc offre un paysage très varié et quelques bestioles viennent animer les cocotiers géants. Nous traversons des palmiers de collection, un petit jardin de plantes médicinales, contournons le lac asséché que seul un inquiétant serpent fréquente encore, et sommes accompagnés par de drôles de petits singes coiffés comme des pages de François Ier. 

Le mâle dominant couvre toute femelle à sa portée mais s'assure auparavant que la dame est propice à ses faveurs. 

Monsieur Sans-Gêne se place de façon à inspecter la carrosserie arrière de la belle, tripote un peu le pot d'échappement et sans autre forme de procès y fourre son nez et sa langue. Si le fruit est mûr, la saillie s'ensuit, sans amour ni tendresse, un petit coup de ça-va-ça-vient et hop la vie continue, madame ne semble pas choquée et monsieur fait le crâneur. 

Une odeur nous signale que nous approchons d'une zone à grand risque de chute de fientes. Effectivement, les cimes des arbres de toute une partie du nord du parc sont entièrement couverts de milliards de très grosses chauve-souris. 
Ça sent la grotte pas fraîche et je me pose une question existentielle, est-ce que le caca des chauves-souris leur coule sur le corps vu qu'elles sont accrochées la tête en bas ? 

Un jardinier arrache une branche et frappe violemment sur le sol. Je me demande ce qu'il peut bien faire jusqu'à ce que j'entende et vois toutes les bestioles poilues s'envoler de l'arbre sous lequel le forcené s'agite. Bien entendu il vient rapidement me voir pour une rémunération à la hauteur de sa performance et semble fort contrit lorsque je lui tends un billet de 20 Rp tout froissé. 
Un peu plus loin je me propose de faire de même et de quêter l'argent pour payer le bus du retour à Kandy, mais les arbres sont à présent vides de roussettes et de toute façon je crains de m'attirer les foudres du vieillard fâché. 

Parce qu'elle m'a grossièrement doublé alors que c'était mon tour de monter sur le petit pont suspendu, je m'efforce de bien marquer la cadence en marchant au pas. Je réussis à faire balancer l'étroite passerelle histoire de laisser un souvenir impérissable à la dame qui semble souffrir d'acrophobie et, lorsque sa couleur atteint le blanc fluo je me penche par-dessus la frêle balustrade en lui faisant un délicieux sourire. 

S'il y a bien un endroit touristique c'est ce jardin botanique, alors de toute évidence c'est ici que nous allons enfin trouver des cartes postales à envoyer. Depuis notre arrivée, hormis les cartes du Barefoot à 3,50$, nous n'avons trouvé que de vieilles images décolorées aux coins tout racornis. Et bien non, même ici tout est hideux. Alors à ceux qui s'attendaient à recevoir une carte, nous nous en excusons sincèrement, il reste les photos, je peux toujours y mettre un petit mot à votre intention. 

Par contre, la serre des orchidées est une pure merveille. Je me délecte d'observer ces fleurs sublimes et si photogéniques. De la plus délicate à la plus imposante, toutes ces fleurs explosent de couleurs vives et d'ingéniosité pour piéger les insectes pollinisateurs.

Le retour vers Kandy se fait de la façon la plus simple et la plus économique. Juste à côté de la sortie du jardin il y a un arrêt de bus. Il suffit de faire signe en secouant la main à plat vers le sol pour que le chauffeur s'arrête dans un hurlement de freins épuisés et un épais nuage de poussière. 
La porte arrière est en face de nous, nous sautons dans la cabine et miraculeusement deux places sont libres juste en face. Il nous en coûtera 17,50 Rp (0,14$), je n'en reviens toujours pas du prix des transports en commun. 

Nous sommes promptement éjectés hors du bus devant le marché où encore une fois le rayon des viandes lève le coeur. Je ne suis pas spécialement dédaigneux, mais il faut être fait fort pour circuler dans ces allées sans éprouver un fort sentiment de dégoût. La dernière fois que j'ai eu cette sensation c'était en Égypte où les bosses des dromadaires trônaient au milieu de têtes de vaches, leurs entrailles fétides exposées aux nuées malsaines de voraces mouches vertes. En apnée totale depuis trop longtemps je sens mon corps m'abandonner, il faut vite s'extraire de ce calvaire. Heureusement nous commençons un peu à connaître les environs et rapidement nous regagnons l'air libre et le soleil. 

L'heure culturelle est arrivée, nous allons visiter le fameux Temple de la Dent. Rien à voir avec un regroupement de denturologues, cette dent appartenait à rien de moins que le célèbre Bouddha. 

Pour la petite histoire, au XVIe siècle, les Portugais ont dérobé la dent, l'ont emmené jusqu'à Goa en Inde et l'ont brûlé en faisant la fête autour de l'immense brasier, histoire  de faire bisquer les Sri Lankais. Mais ceux-ci avaient prévu le coup de traître des colons et avaient remplacé l'originale par une copie.

Nous franchissons le portique de sécurité très sérieusement gardé par un militaire moustachu, qui depuis le terrible attentat de 1998 ne laisse plus passer personne sans le fouiller et vérifier l'intégralité de son sac. C'est aussi le moment de se parer d'un sarong, car les jambes et les épaules nues sont interdites. 
Pour s'assurer du sérieux de la pose, le jovial moustachu nous lève le t-shirt par-dessus la tête et nous ceint de ce bout de tissu comme si nous étions destinés à être momifié et ainsi cacher nos gambettes. 

À la billetterie nous payons les 1000 Rp et laissons nos chaussures à l'employé voisin. Mais c'est quoi l'idée de poser du pavé noir sous le soleil lorsque tout le monde doit se balader pieds nus ?
Rapidement, en sautillant grotesquement nous entrons dans les murs du temple bouddhiste. Quelques guides essayent de nous vendre leurs services, mais un sourire et un No Thank You suffisent à les éconduire. 
Au Sri Lanka tout le monde essaye de vous vendre quelque chose, taxi, tuk-tuk, colifichets, guides, mais personne n’insiste lourdement. Il suffit de faire un non de la main avec le sourire et l'affaire est close. 

Nous pénétrons dans le lieu saint où est gardé la copie de la Dent, que nous ne verrons pas, et sommes immédiatement envahis d'une ferveur intense. Les gens prient sans s'occuper de nous, ils murmurent des invocations, les yeux fermés et les mains jointes. 

L'air est saturé d'ondes positives, la fraîcheur des lieux et les rayons du soleil traversant les persiennes ajoutent à la magie. Dans une autre salle, deux moines en robes safran sont en train de bénir des visiteurs, bouddhistes ou non en leur accrochant un bout de ficelle blanche autour du poignet. 
Demain nous prenons l'autobus régulier pour aller à Dambulla, je pense qu'il est plus que recommandé de passer entre les mains de ces moines, une petite aide spirituelle ne sera pas de trop. 

Je tends mon poignet droit à l'aimable monsieur, il me noue plusieurs tours de ficelle en psalmodiant quelques incantations divines. Il m'émeut, je lui fais un beau sourire et le remercie en joignant mes mains avec un regard que j'espère respectueux et fervent.

Nous entendons des chants venant de la salle de la Dent. Nous montons voir ce qui se passe et assistons à un instant privilégié de prières de moines et de nonnes assis face à l'autel. Un chœur de voix entonne des chants très doux. Moi qui pensais avoir atteint l'apogée de mon émotion avec le moine à ficelles, me voilà complètement figé devant ce spectacle. Les chants entrent dans tout mon corps et en fermant les yeux je suis transporté vers quelque chose d'inexplicable. Avant de sombrer dans la dévotion totale, de me raser la tête avec un vieux Bic jetable et de me vêtir d'une robe orange je quitte cet endroit avec respect et à reculons. 

Nous visitons la salle où est exposé Rajah, le dernier éléphant du temple qui y vécut 50 ans et fût consacré par le moine supérieur, ce qui est un fait suffisamment exceptionnel pour qu'ils aient décidé de le naturaliser. 

À la sortie du temple se tient un café, qui propose un expresso fameux, à presque 5$ ! 
J'en reparlerais, mais le Sri Lanka, en dehors de son transport en commun et du Rice and Curry, n'est pas une destination très abordable. Dans quelques années voir des routards ''sacs à dos'' deviendra une attraction... 

Le café était la grande richesse de l'île avant qu'une maladie ne détruise tous les plants. Au même moment les colons anglais introduisirent le thé d'Inde, qui prit rapidement la place des défunts caféiers dans les montagnes. Depuis quelques années le pays produit environ 3 tonnes de robusta et celui-ci est d'excellente qualité. Il y a cependant peu de chances qu'il ravisse la place des thés qui ont depuis conquis la planète. 

À 17 heures nous allons voir un spectacle de danses kandiennes qui sont, paraît-il fort réputées. Le spectacle a lieu au nord du lac dans une salle paroissiale où se sont entassés des centaines de touristes arrivés avant nous parce qu'ils avaient eu la bonne heure. Par chance nous trouvons de la place à la mezzanine et je joue le jeu des touristes chinois et nippons en tirant une chaise et en m'installant presque sur les genoux d'un monsieur qui prenait de toute façon trop de place. Forcé de se pousser il me sourit jaune et doit déménager son matériel de technicien de cinéma. Oui cher, je vois très bien, merci beaucoup de votre sollicitude.

Pendant une heure nous avons droit à des démonstrations de danses qui ont fait la réputation des artistes de Kandy et des quelques danses du sud de l’île. Danse du cobra, du paon, de l'oiseau Garuda vainqueur du cobra, danse Raban qui consiste en des exercices d'habileté avec des assiettes virevoltantes, le tout accompagné par le rythme des tambours et des chants. 

Pour terminer en beauté, deux pyromanes se frotteront les corps, la bouche et la langue avec des brochettes enflammées et finiront en transe en marchant sur un gros barbecue rempli de braises rougeoyantes. Un spectacle qui vaut le coup d'être vu, d'autant qu'il n'y a pas grand-chose d'autre à faire le soir à Kandy. 

Le soleil lance ses dernières rougeurs sur les eaux calmes du lac et le ciel commence doucement à s'éteindre dans une palette de couleurs pastels, signe qu'il est temps de trouver une table et un bon repas. 

Un petit resto local où il n'y a aucun touriste, mais beaucoup de gens qui mangent avec leurs mains nous attire. À l'entrée un jeune cuisinier finit de cuire de gros bols en pâte et à côté des espèces de tagliatelles sont prêtes à être mélangées avec la garniture de son choix. Le bol se nomme Hopper et peut être servi nature, avec un œuf ou des légumes. 


Ce que nous pensions être des pâtes sont des lanières de kothu roti, à base de crêpes épaisses roulées et réduites en lanières. Elles sont ensuite grillées et garnies avec les ingrédients de votre choix, et étant donné le chapitre sur la viande, pour nous ils seront toujours végétariens. 
Certains hachent les lanières avec les ingrédients pour fabriquer une espèce de riz frit extrêmement consistant. Prière de ne rien commander avant, il serait malvenu de ne pas finir son assiette.

Contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre, la nourriture sri-lankaise n'est pas plus piquante que cela. La thaïlandaise l'est bien plus, et au Sri Lanka les cuisiniers jouent beaucoup sur le mélange des saveurs. Feuilles de curry, noix de coco séchée au piment, gingembre, galanga, un peu de sucré, tout est harmonieusement mélangé et la langue devient folle de joie dans la bouche. Il ne faut donc pas confondre épicé et piquant.

Souvent les restaurateurs demandent spicy or not spicy. Jamais il ne faut dire que vous ne voulez pas épicé, à moins d'avoir un estomac de jeune fille délicate et une langue en soie, sinon ce sera fade et le voyage ne sera pas complété. Vous ne recevrez pas les acclamations du jury et aurez raté une expérience pas si dangereuse que cela. 

Au pire, hâtez-vous de commander un lassi ou un yaourt, cela va rapidement éteindre le volcan que vous avez entre les dents. En sortant du restaurant je croise la voyageuse la plus excentrique jamais vue et pourtant j'en ai vu un sacré paquet de fuckés.

Toute de bleu vêtue, arborant un sourire mystique elle suit une ligne imaginaire dont elle ne peut dévier. De toute façon les gens s'écartent, même les tuk-tuk la laissent passer. Dans sa main droite elle tient un grand bâton noir au sommet duquel est fichée une tête de mort...


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Samedi 1er février – Le professeur Tournesol est jardinier !

La journée commence par une marche le long d'une route trop fréquentée sous un soleil de plomb. Nous voulons aller à Ao Nang qui se trouve à environ 4 km, mais les bus ne sont pas légion. La chance nous sourit et nos pieds éprouvés par les exercices intenses qu'ils ont subis la veille nous en remercient. Un sărng·tăa·ou (taxi collectif littéralement ''deux rangées'') s'arrête lorsque je lui fait un signe de la main et pour 40B nous emmène vers le centre-ville où nous allons louer un scooter. Un moyen un peu plus pratique et économique que le taxi ou le bus.
Nous descendons au bourg, stationnons la machine et nous promenons sur le bord de mer. Ici la plage est étroite et toute coincée contre la digue et la route. Ça a l'air particulièrement agréable de poser sa serviette dans ce coin là... Nous nous dirigeons vers l'est, quelques hôtels se partagent l'espace, des masseuses nous proposent des soins en traînant infiniment sur le A de massaaaaaaaaaaaaaaaaaaaage, tandis que d'horribles têtes tressées invitent les petites filles à ressembler à leur maman en pleine crise d'adulescence. À l’extrémité de ce bout de plage, une rivière, le Rio Crado jette ses flots immondes dans une mer intoxiquée. Le recyclage est encore une utopie et jeter une bouteille ou un gobelet en plastique à la poubelle une option peu envisagée. La plage est tellement plus pratique, de toute façon dans quelques heures la marée aura vite fait de tout nettoyer.
Nous quittons ces lieux paradisiaque et roulons en direction de nulle part. Les formations karstiques hantent le paysage de leurs immenses silhouettes et donne à cette région un décor si particulier. Je suis fier d'avoir décris toute une journée au pays des formations karstiques sans en citer une seule fois le nom, car ici le mot karstique c'est un peu comme le ostentatoire que l'on a entendu au Québec pendant tout l'automne. Il y en a partout !
Intrigués par une pancarte indiquant une visite gratuite d'un jardin d'épices, nous décidons de profiter de cette attraction.


Nous sommes accueilli par un petit bonhomme qui se trouve être le propriétaire de ce beau jardin. Un pharmacien hollandais à la retraite qui a décidé en 2003 de défricher un coin de cette jungle impénétrable pour en faire un jardin éducatif. Des plantes aromatiques, médicinales et alimentaires y ont trouvé un terreau et un climat idéal pour leur croissance. Le fringant septuagénaire galope dans tous les sens, nous expliquant en anglais et un peu en latin ses plantes et leurs propriétés et il marcherait encore plus vite s'il ne perdait pas continuellement son pantalon. Un passionné qui se refuse à vendre la moindre de ses racines ou de ses baies et qui nous fait partager sa passion.
Une famille se joint à nous, les deux petites filles posent avec entrain devant chaque plante pour le plus grand plaisir de leur mamarazzi, mitraillant sa progéniture comme si elle devait être enlevée par des extra-terrestres dans la seconde.
Hey ma grande, si tu me vole encore une feuille dans ma main tu va la prendre quelque part, maudite mal élevée ! 
La curiosité exacerbée de la plus jeune sera durement réprimandée par une armada de fourmis rouges géantes comme seules les Tropiques peuvent en inventer et finira dans les bras de son papa qui commençait à apprécier le calme de ce jardin.
La visite se poursuit, nous sentons des feuilles, des fleurs, poivriers, caféiers, des écorces, des racines, des bulbes et des lianes, et à chaque fois essayons de mettre un nom sur ce parfum que pourtant nous connaissons. Écorce de cannelle, galanga, fleur de gingembre, feuilles de combava, tiges de citronnelle, piment, et autre arômes se mêlent et s'amusent à troubler nos sens pour le plus grand plaisir de ce professeur Tournesol exotique et survolté.
Les fourmis sont friandes d'un grand figuier et nous accompagnons dans la douleur la petite blonde, mais son papa a déjà les bras pleins, nous nous contenterons de taper des pieds pour en faire tomber les curieuses guerrières aux mandibules acérées.


André pousse un cri d'horreur en voyant un énorme lézard attraper un petit rat aux oreilles rondes, mais je serais le seul à reconnaître cette intonation et à m'en inquiéter. Le gros reptile est en train d'escalader un tronc d'arbre avec dans sa puissante mâchoire le pauvre rongeur qui se débat et tente encore de fuir. Peine perdu, le saurien tient à son goûter comme un Anglais sa pinte de bière tiède et seule mon intervention photographique fera lâcher prise à l'animal. Je manque de recevoir la boule de poils tremblotante au terme de sa courte existence en pleine face, et l'évite de peu. Un souffle de vie parcours encore la bestiole et son agonie sera de courte durée, j'imagine l'impatience du reptile à nous voir déguerpir pour enfin passer à table.
Mine de rien, deux heures sont passées, ce jardin est bien plus grand qu'il n'y paraît et surtout il y a tant de choses à voir. Un petit billet glissé dans le pot à pourboires et nous quittons sa Majesté des fourmis pour quelques kilomètres de balade à travers cette jolie région.


Sur le chemin du retour un grand marché vient d'ouvrir et nous ne pouvons résister à une visite. Les parfums sont intenses, le visuel n'est pas mal non plus. Ça commence par quelques gaufres sucrées, un monsieur très désagréable broie des cannes à sucre pour en extraire un délicieux jus sucré et nous fait un prix d'ami, une jolie jeune fille voilée tourne des crêpes aussi rapidement qu'un Bigoudène expérimentée, des fruits bien mûrs remplissent des étals appétissants et ensuite commence le vrai plaisir. Un marchand d’œufs fécondés propose une dégustation gratuite avec un grand sourire édenté, les poissons frais sortis de la mer d'Andaman bougent encore, les viscères de poulets côtoient de la viande hachée du même animal, des pattes de poules frites, du poumon et des abats de je-ne-sais quelle bestiole, des bassines de pâtes de curry, des galettes de fruits de mer frites, des moules géantes, du poisson séché, des coquillages, beaucoup d’œufs de caille, et pour finir avec cette rangée, des limules. Surnommé crabe au sang bleu, il est en fait de la même famille que les scorpions et les araignées et il compte 500 millions d'années de présence sur notre planète, mais ça ne le rend pas plus appétissant...


Finalement il y a tout un tas de choses que j'aurais aimé goûter dans ce marché. Certes les conditions d'hygiène ne sont pas du tout aux standards auxquels nous sommes habitués, mais les Thaïlandais cultivaient déjà du riz alors que nos ancêtres mangeaient des racines et du lichen en poussant des grognements...


Le coucher de soleil sur l'immense plage désertée par la mer nous offre un dernier spectacle magnifique. Les ombres de promeneurs s'allongent sur le sable doux. Les rayons glissent sur les flaques d'eau en renvoyant des myriades d'étincelles vers les étoiles naissantes. 
Je sais pas pourquoi mais j'aime le lyrisme des fins de journées...

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