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Samedi 15 février – Ella - Uda Walawe, un safari et un souper très festif

Cuisson des hoppers
Hier soir en discutant avec notre jovial propriétaire, nous avons plus ou moins conclus d'un contact à prendre avec un de ses amis au parc Uda Walawe. Notre programme initial est de dormir à Embilipitiya et de faire le safari le lendemain matin de très bonne heure. 

Une fois nos sacs bouclés, il est temps de prendre quelques forces avant le bus de 8h30. Nous nous attablons au Curd Shop et passons les commandes. 
Il semblerait que ce matin beaucoup de monde veuille quitter Ella et que, pour faire bonne mesure, le personnel de service soit un tout petit peu dépassé par les six tables pleines qui passent leurs commandes en même temps. 

Dans ces circonstances, il vaut mieux aller au plus simple. Un bon curd aux céréales avec un thé et l'affaire est dans le sac. Mais tout le monde n'est visiblement pas du même avis. À ma droite, André commande un English breakfast complet, en face de moi Tiphaine n'aura qu'à la dernière seconde son curd aux fruits qui avait fini dans les oubliettes de la mémoire du serveur, Alex sera encore frustré de ne pas avoir son Sri Lanka Breakfast que l'on doit commander une heure avant, et Fanny hésite encore. Le temps lui n'attend pas et continue inexorablement de filer, et le bus vers notre prochaine destination à approcher. Des clients arrivés après nous reçoivent leurs commandes avant nous, au coin de la route des gens commencent déjà à s'installer avec leurs gros sacs. On est en vacances, mais la route pour Uda Walawe est longue et l'est encore plus lorsqu'il n'y a plus de places dans le bus. À 8h25 André reçoit enfin ses fruits que nous avons demandés dans un sac à emporter, nous payons, bisous, bye-bye. 

Nous descendons les quatre marches du resto et allons rapidement à l'arrêt où des dizaines de personnes piaffent d'impatience. La route à peine traversée, le bus arrive dans notre dos, je crie notre destination au vendeur de billets, il acquiesce, saute du bus, nous ouvre le coffre arrière, nous y jetons nos sacs à dos, montons rapidement et presque sans s'arrêter, le bus redémarre à fond. Nous sommes tous assis, et n'avons pas compris grand chose si ce n'est que nous avons eu un bol phénoménal ! Toutes les autres personnes sont encore sur le bord de la route, elles devaient certainement aller ailleurs. 

La descente dans la vallée est négociée avec célérité. Rouler à tombeau ouvert prend maintenant tout son sens. Le ravin à notre gauche nous tend ses bras lugubres, je me concentre sur le coté droit de la route. Nous passons devant la fameuse cascade de Rawana Ella qui, en ces temps de sécheresse n'est guère vaillante. De toute façon, le chauffeur n'a aucune intention de s'arrêter pour faire du tourisme. 

Une ligne droite de cinq mètres lui donne tous les arguments nécessaires pour écraser sans pitié le champignon qui n'en mène pas large. Presque aussitôt les freins sont soumis à un traitement similaire et hurlent leur désespoir, tandis que le klaxon de bateau signale au véhicule qui vient en face de se tasser et à celui que l'on double de freiner. Et hop, encore un autre camion doublé. 
Enfin la route devient plus rectiligne, les montagnes sont derrière nous, la chaleur fait place au petit vent de fraîcheur qui jusque-là nous empêchait de tremper nos vêtements au moindre effort. Le paysage change, la vitesse du bus aussi. Le chauffeur aime les longues lignes droites, ça l'excite comme une cape de matador devant les yeux fiévreux d'un taureau mugissant sur le sable de l'arène. Je revois le film de ma vie, me dis qu'il est trop court et que la fin est vraiment nulle... 

Nous entrons dans la banlieue de Wellawaya, comme c'est écrit sur toutes les pancartes Munchee. 

Munchee est une marque de petits biscuits très pratiques en cas de fringale et sponsorise les commerces en y apposant des pancartes jaunes plus grosses que le magasin avec leur nom et leur adresse. Il est donc assez facile de se repérer pour peu que le bus ne roule pas trop vite, et dès fois ça arrive. En 45 minutes, nous arrivons à la gare routière de Wellawaya. André et Alex décident d'aller faire un tour aux toilettes qui seront classées dans le top 5 des pires du voyage. 
Je demande autour de moi le bus pour Uda Walawe. Un vendeur de pinotes au piment et feuilles de cari (un délice) m'indique un véhicule où il reste de la place, mais qui commence déjà à rouler. Il faut agir vite. 
Je jette mon sac et celui d'Alex dans la soute, suivi par les filles, et cours à la rencontre des compères. Je les vois au bout d'un terrain devisant tranquillement en marchant vers moi. Caché par l'ombre de la bâtisse, ils ne me distingue pas. Et apparemment ne m'entendent pas hurler, contrairement aux autres passagers qui se retournent vers moi et se demandent ce qu'il m'arrive. 

Pas de temps pour la classe ni la honte. Je hurle leurs noms fais des grands signes et enfin, ils m'aperçoivent et se mettent à accélérer, en finissant à la course. André jette son sac avec les nôtres, le bus a démarré. Accrochés à la barre métallique de la porte, nous sautons dedans et trouvons de la place pour nous asseoir. Une finale de jeu télévisé n'aurait pas fait mieux pour tenir en haleine ses spectateurs.

Normalement, le trajet pour Uda est d'une heure, mais une manifestation sur la route à quelques kilomètres de notre arrivée nous obligera à faire un détour. Nous sommes arrêtés en pleine brousse, quelques échoppes occupent le bord de la route et une grosse fumée noire s'élève dans le ciel. Nous pensons d'abord à un accident. Quelques cris se font entendre, mais nous ne voyons rien de plus. Les voitures devant nous commencent à faire demi-tour, le bus avance un peu. Je vois des barricades et quelques pancartes qui me rappellent nos anciens clients du temps où mon papa avait un magasin en face d'une usine SNCF et que les syndicalistes étaient de fidèles clients du rayon gros-rouge-qui-tâche. Une manif. Elle est bonne celle-là ! 

Il faut faire demi-tour, sur cette petite route où les bas-côtés sont excessivement pentus. Après de longues minutes de cris, de gestes, de STOP hurlés en tamoul et cingalais, de roue arrière dans le vide, notre chauffeur réussi enfin à s'extraire de ce bourbier. Nous craignons de devoir retourner au point de départ, mais empruntons un petit chemin poussiéreux qui longe la route à l'intérieur des terres. 
Un chemin compliqué pour une voiture, mais ça ne semble pas effrayer notre conducteur, ni celui du bus qui vient en face de nous. Des passagers descendent pour déplacer un gros tronc d'arbre, les carlingues se frôlent sans jamais se toucher, les manœuvres sont lentes et précises, quand il le faut ces chauffeurs sont très délicats.

Finalement, après une bonne heure nous débouchons sur la route, laissant derrière nous fumée noire et revendications. Et, en à peine 15 minutes, nous arrivons devant l'entrée du parc d'Uda Walawe. Il est 11 heures 45, nous ne savons pas très bien quoi faire puisque le bus continue vers Embilipitiya où nous avions envisagés de dormir. Nous descendons, persuadés que nous allons trouver un logement dans les parages. À peine débarqués un grand gaillard enveloppé dans un polo identifié Crocodile quelque-chose nous demande si nous venons d'Ella. 
C'est la personne que notre barbu et souriant propriétaire a appelé hier soir. Il nous demande si nous voulons visiter des chambres non loin et propose de nous faire faire le safari en fin d'après-midi. Tout s'enchaîne trop facilement aujourd'hui, alors nous profitons de la chance qui nous sourit pour accepter sa proposition. Nous montons à l'arrière de son pick-up 4x4 flambant neuf et partons à fond en direction de l'ouest. Un grand coup de volant et un freinage dans la poussière de cette caniculaire fin de matinée nous signale que nous sommes arrivés. 

Un grand monsieur chauve, réplique vivante de Gandhi, nous accueille et nous fait visiter les chambres. Grandes et presque propres, elles sont négociées à 1500 Rp pour une nuit sans la clim, et il se propose même de nous concocter un délicieux rice&curry aux légumes, arrosé à l'arak pour le souper. 
Si c'est pas du bonheur, ça y ressemble... 

Nous posons nos affaires, le chauffeur nous demande si nous avons faim et nous emmène dans son gros camion à 1 minute de là vers une cantine dont le personnel est aussi souriant que le masque funéraire de Staline. Personne ne daigne venir s'enquérir de nos commandes, alors je me lève et vais me servir dans le frigo de boissons. 

Madame Hopper
Une charmante dame se place dans son petit kiosque, entouré de ses bonbonnes de propane et commence à nous faire cuire des hoppers. Ceux-ci sont excellents et nous en mangeons en quantité industrielle. Hélas, ça ne suffira pas à la dérider et nous découvrons nos premiers Srilankais sans sourire. Nous ne sommes pas surpris outre-mesure, dans deux guides différents il est indiqué que les gens du cru ne voient les touristes de passage que comme des gains éventuels et qu'ils ne feront pas de gros efforts pour être agréables. 
Je confirme. 

Nos fières Bretonnes ne peuvent plus arrêter d'enchaîner les hoppers, ces petites galettes bombées, servies natures ou remplies au choix d'un œuf, de nouilles ou de fruits, souvenir de leur Armorique natale. Rassasiées et heureuses, elles libèrent la cuisinière qui peut enfin retourner à son salon/cuisine/chambre où ses enfants et son gendre ont les yeux rivés sur un écran de télévision blafard dans lequel des couples amoureux chantent et dansent dans des tenues étincelantes. 

Nous revenons à pied à notre demeure, il nous reste un peu plus d'une heure avant le départ du safari. Le simili-Gandhi ne nous parle plus, ni même de nous regarde. Il fume tranquillement dans son salon en louchant sur un match de cricket sans s'occuper de nous. Ce qui nous laisse tout le temps nécessaire pour vaquer à nos occupations, et discuter de la suite du voyage puisque nous gagnons une matinée. 

Enfin à 14h30 le chauffeur arrive et nous libère du vieux bonhomme grincheux. Nous sommes installés sur les banquettes du pick-up en route vers le parc, le vent chaud nous apporte un semblant de fraîcheur, mais dès que le véhicule s'arrête le soleil nous rappelle sa présence. Nous payons le chauffeur et l'entrée du parc et embarquons un guide qui va nous accompagner pendant tout le safari. 

Le parc national d'Uda Walawe couvre plus de 30 hectares et abrite de nombreux oiseaux, quelques 500 éléphants, plus d'un millier de crocodiles, des paons, chacals, buffles d'eau, et quelques léopards. Ces derniers sont si peu nombreux que nous savons d'ors et déjà que nous avons une infime chance d'en apercevoir. 
Guêpier d'Orient
Le guide est sympathique (ça fait du bien) et dès l'entrée du parc, nous tombons sur un éléphant. Probablement un figurant qui s'attend à recevoir des bananes que quelques imbéciles aiment à donner au travers des barrières électriques en dépit de tout bon sens. Notre guide arrête le véhicule à coups de pièce de monnaie frappée sur le cadre de la bâche du pick-up, nous fait découvrir ici un caméléon, là un guêpier d'orient fondant sur ses proies agiles. Un peu plus loin des buffles d'eau aux cornes immensément impressionnantes trempent dans un marigot tandis qu'une petite famille de chacals prend le frais sous l'ombre salvatrice d'un figuier. 
Nous croisons peu d'autres véhicules, et pouvons à loisir nous arrêter pour observer la faune sauvage. Une harde d'éléphants dévore un petit coin de forêt. Ils sont imposants et pourtant extrêmement silencieux. D'un coup de trompe ils arrachent la moitié d'un buisson et enfournent cette méga salade croquante dans leur gueule d'où sort une jolie langue rose et pointue. Leurs grands cils battent coquinement sur leurs yeux jaunes qui nous observent. 

Nous longeons à présent le réservoir qui a donné son nom au parc et qui est devenu un lieu de rassemblement des grands animaux pour l'apéro du soir. Quelques crocodiles, gueule béante, finissent de digérer le dernier repas au soleil. 

Des éléphants ados testent leurs hormones en se poussant de la trompe comme deux écoliers qui font semblant de vouloir se battre pour mieux impressionner leurs copains dans la cour d'école. Je pousse, tu pousses, mais on se frappe pas, ça fait trop mal. 

De l'autre côté du plan d'eau, un grand mâle expose ses défenses, le guide nous informe que c'est assez rare et contredit du coup son affirmation concernant l'absence de braconnage dans le parc. Je lui avais posé la question un peu plus tôt et il m'affirmait que ça n'existait plus, car les gardes étaient très vigilants. Ce dont je doute un peu, car le parc est grand et les barrières électriques ne font pas peur aux humains. 
Nous distinguons quelques formes qui se déplacent rapidement dans l'herbe sèche. Non, ce ne sont pas des léopards qui doivent faire une sieste dans un arbre, mais probablement des chacals dont nous ne distinguerons que la frêle silhouette. C'est un peu plus facile de trouver un éléphant dans cette brousse. Des paons filent devant notre véhicule en faisant onduler leur immense queue prétentieuse. Leurs cris sont caractéristiques, ils sont toujours à la recherche de Léon. Si vous ne connaissez pas le braillement du paon, cette dernière allusion est absolument sans intérêt. 

Au lieu de prendre à gauche vers la sortie, notre chauffeur tourne à droite, en direction d'un petit groupe d'éléphants. Une grosse femelle, occupée à désherber son petit jardin est intriguée par notre troupe et s'approche tout doucement de nous. En tendant la main, je pourrais caresser son joli front bombé. Son œil nous scrute, sommes nous une menace ? 
De l'avis du guide, elle est maintenant trop proche de nous. Un simple coup de trompe pourrait faire des dégâts, alors il fait un geste dans sa direction en émettant un bruit. Elle fait tranquillement marche arrière pour vaquer à ses opérations de jardinage. De l'autre côté de la piste les tantes et cousines prennent soin du petit dernier qui vient de fêter ses deux mois. Les éléphantes se relayent pour surveiller le curieux petit pachyderme que l'on dirait prêt à s'envoler d'un battement d'oreilles. Elles s'interposent toujours entre l'éventuelle menace et le petit ce qui fait un barrage pour le moins efficace. 

Voir des éléphants esclaves d'un cirque, prisonniers d'un zoo, dans un temple, attaché à une chaine trop courte ou, sur un trottoir de Phuket, gavé de bananes données par des touristes pour quelques sous est une chose. Mais en voir des sauvages en liberté en est une autre, et ce bonheur est indescriptible.

Le temps passe vite en bonne compagnie et il est déjà temps de retrouver notre charmant hôte. Nous avons passés presque trois heures dans le parc, et aurions aimé y rester beaucoup plus longtemps. Prendre un cocktail frais au bord du lac, abrités sous des parasols, bercés par les barrissements graves des pachydermes, en contemplant le soleil se coucher sur des pélicans au vol majestueux. Hélas, le trip ''Out of Africa'' n'est pas prévu dans le forfait. 

Retour au Holiday Bunglow comme c'est écrit sur la pancarte. Le chauffeur nous laisse seuls avec monsieur Gandhi qui va nous faire un numéro grandiose de malade imaginaire. À cause d'une sale blessure lors de la guerre de Corée et qui n'a jamais vraiment guéri, il a mal à l'épaule. Gestes éloquents et grimaces de douleur à l'appui il nous fait voir l'éclat d'obus virtuel fiché dans son os, raison pour laquelle il ne peut plus nous faire son rice&curry dont personne ne parle, et pour cause. 

Nous sommes déçus, mais oh miracle, il a une solution. Il nous propose d'aller manger au boui-boui de ce midi, et même d'appeler la matrone pour qu'elle prépare la tambouille. Nous passons commande pour 19 heures et allons enfin prendre une douche. 
À l'heure dite, nous sommes attablés dans la salle à manger et le buffet est prêt. Jamais personne ne s'inquiète de nous, alors nous allons nous pourvoir en boissons fraîches dans le frigo et commençons à nous servir au buffet où la nourriture est présentée dans de beaux gros bols en terre cuite. Riz blanc, dahl, haricots, légumes divers et darnes de poissons flottants dans leur sauce sont au menu. On dirait que ça date de midi, en fait, je crois bien que la cuisinière ne s'est pas trop foulée et a simplement réchauffé les plats déjà au menu de la semaine. Il n'empêche que c'est très bon. 

Nous commandons quelques hoppers à l'œuf et nous régalons en devisant de cette folle journée. Un groupe de locaux investi le buffet et boulotte nos restes, il m'est avis que ceux-ci ne payeront pas pour leur souper... La télé passe bruyamment une sitcom d'un intérêt proche du zéro absolu, (pour rappel -273,15ºC) où un gros moustachu en débardeur moulant jaune assez peu viril,  tente de séduire une brunette à peine pubère. Le papa n'est pas vraiment content de cette situation et le fait bien comprendre au moustachu en roulant de gros yeux. S'ensuit un quiproquo avec le fiancé officiel de la jeune ingénue qui se tortille les mèches de cheveux en poussant quelques soupirs langoureux. Nous on a pas aimé mais les serveuses ont carrément trippé, je crois même que la petite a écrasé une larme sur sa joue rebondie.

Nos sourires s'effacent lorsque la facture arrive. Une somme astronomique au vu des prix payés les jours précédents et de ceux pratiqués en général dans le pays. Nous demandons le détail, mais le peu d'anglais que marmonnait la dame vient de disparaître comme une pelletée de neige sur une plage du sud et la communication devient impossible. 
Fi des arnaques et des arnaqueurs, nous rentrons coucher nos carcasses vidées de leur énergie. À peine allongé, le courant est coupé. Le salvateur ventilateur du plafond s'arrête, il fait une chaleur épouvantable. Soupçonnant Grincheux de vouloir faire des économies, je sors de la chambre et réenclenche le disjoncteur. Le ventilateur peut recommencer à brasser l'étuve dans laquelle nous dormirons finalement très bien.

Martin-pêcheur

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Vendredi 14 février – Ella Rock - Pas de bière pour Poya !

Ella rock
Nous avons raté Youcef hier soir après son massage, mais je le vois au coin de la route à attendre son autobus. Juste au moment où celui-ci arrive, j'ai le temps de lui dire au revoir. Le bus est plein à craquer, mais je lui fais confiance, il trouvera bien une petite vieille pour lui laisser la place. 

Son massage était agréable, sans plus, mais fortement déconseillé aux chatouilleux. Voilà qui me conforte dans l'idée de faire une croix sur ce soin si je ne veux pas finir enchaîné dans un cul-de-basse-fosse à manger du rats&curry, à cause d'une agression physique sur la personne de ma délicieuse masseuse. 

Le club des 5 est attablé au Curd Shop qui est devenu notre cantine officielle. Je commande un curd, honey, müesli qui va me transfigurer pour la journée et m'apporter l'énergie nécessaire pour la suite du programme. 

Les agapes terminées, nous prenons la route de la voie de chemin de fer en direction d'Haputale pour grimper au Ella Rock et voir si le gros sapin solitaire est aussi loin qu'il en a l'air. Le temps est superbe et le soleil prévoit de faire des siennes aujourd'hui. 
Marcher sur les traverses en sachant que le train ne viendra pas sans pousser son long et rauque souffle de vieille bête au bout du rouleau est rassurant. Comme indiqué sur le plan acheté plus tôt, nous quittons les rails juste après le pont métallique noir et prenons un petit chemin qui passe dans un arrière-jardin de maison. Le petit vieux qui a fait demi-tour en nous croisant est toujours collé à nos basques. Il nous dit que ce n'est pas le bon chemin, que c'est trop difficile et qu'on ferait mieux de le suivre. Nous lui disons que nous n'avons pas besoin de guide, merci monsieur, vous feriez mieux d'aller vous reposer dans votre hamac en regardant le temps passer. Je crois qu'il ne maîtrise pas très bien l'anglais puisqu'il nous fait un beau sourire édenté et reste dans les parages. 
Nous longeons des champs de choux, traversons ce qui pourrait être une très jolie petite rivière, mais qui n'est qu'un qu'un pauvre filet d'eau serpentant entre les parcelles de crucifères, parsemé de sacs en plastique et sentant fort la décharge pestilentielle. Misère, même ici l'homme aime à se saborder... 

Le vieux bonhomme fantôme apparaît là où s'y attend le moins, il nous dit une ou deux fois que nous ne prenons pas le bon chemin et nous fait des signes éloquents vers des sentiers qui ont l'air de vouloir monter vers cette silhouette d'arbre perché au bout de la montagne. 
Le soleil est bien là, malgré l'altitude la chaleur est étouffante. La montée commence à devenir de plus en plus raide. Le vieux est au coin du chemin alors nous lui disons que nous n'avons pas d'argent et hop, il disparaît.

Quelques voix occidentales nous informent que nous sommes dans la bonne direction. Le sentier s'enfonce à présent sous d'immenses arbres qui ressemblent à des eucalyptus, mais n'en ont pas le doux parfum. L'air y est un peu plus frais, au moins le soleil ne nous tape plus sur la tête à grands coups de masse de forgeron. Le chemin est raide, les dernières séquelles du Adam's Peak sont encore sensibles, nous suons à grosses gouttes et devons nous motiver pour finir cette dernière escalade. Le couple que nous croisons nous informe de l'imminence de notre arrivée au rocher. Nous sommes motivés et finissons enfin cette épreuve en arrivant au chemin qui doit être l'accès le plus facile. Il n'y a plus grand chose qui nous effraye depuis mardi matin.

Quelques dizaines de mètres sur un terrain plat, des arbres immenses qui jettent leurs frondaisons vers les cieux et là, à portée de pas, le fameux Rocher d'Ella. L'arbre dont nous ne distinguions que la lointaine silhouette est à nos pieds. Le vent vient rafraichir nos anatomies en nage et le soleil va sécher rapidement nos t-shirts étalés sur les roches chaudes. 
La vue est extraordinaire sur ce paysage alpin, nous sommes si loin de l'image que nous nous faisions du Sri Lanka. Un sympathique Bavarois moustachu vient nous apporter nos bières et nos saucisses, sa plantureuse dame nous fait couler un bain frais, Heidi gambade dans les prés et leur locataire, Charles Ingalls coupe du bois... J'ouvre les yeux et constate que l'esprit est farceur. 

En face de nous s'érige le Little Adam's Peak qui est un pâlichon ersatz de son majestueux grand frère. Possiblement que seules quelques marches l'ont ainsi baptisé, cette balade là semble plutôt facile. Nous rencontrons un couple de Québécois, ce qui monte à 3 le nombre de compatriotes rencontrés pendant ce voyage. André est heureux de parler avec son drôle d'accent alors que nous n'avons rencontré que des Français depuis des semaines. Leur guide (la folle) réclame 5000 roupies pour les avoir guidés et encore elle a l'air pressée de redescendre. 

Seuls sur cet aérien îlot minéral, nous prenons le temps d'admirer le paysage, la verticalité dans Ella Gap et les arbres majestueux qui peuplent la forêt alentour. Le retour se fera plus aisément par le même sentier, sur lequel nous finirons par nous perdre un peu. Mais l'odeur des choux sera nos petits cailloux blancs et nous retrouverons facilement la Rivière Enchantée. Alex qui voulait se doucher sous la cascade hésite en voyant les nappes d'hydrocarbures que même les rats du coin évitent de fréquenter. La petite canalisation qui récupère une partie des eaux de ladite cascade charrie un liquide opaque et malodorant. Il faut, je pense éviter d'y tremper quelque partie du corps que ce soit et à laquelle on tient. 

Le long de la voie de chemin de fer, le Garden Restaurant nous fait de l'œil. C'est le temps de nous poser et de boire à même la King coconut. Son eau désaltérante, la vue sympa et le calme, loin de la ville sont des arguments indiscutables pour profiter de la vie. 

Enfin, nous arrivons à Ella après un peu plus de 4 heures de balade, et le serveur du Curd Shop nous ouvre grand les bras. Sa nourriture roborative est un baume au cœur et à l'estomac, je me sens prêt à attaquer le Little Adam's Peak. L'heure approche pour nos trois candidats aux chatouilles ayurvédiques. J'en profite pour discuter avec Alex et le propriétaire de la Guesthouse qui est un monsieur génial. Aujourd'hui c'est son anniversaire et j'ai été le premier à lui souhaiter ce matin alors que j'allais dire au revoir à Youcef. Il me demande si nous voulons un thé au gingembre et revient avec ledit thé, des bananes et des biscuits au chocolat. Il est vraiment chou ! 

L'heure tourne et la perspective ainsi que la motivation de grimper sur le petit frère de la Montagne Sacrée se dissipent peu à peu dans les brumes de la félicitée et de la paresse. Nos massés reviennent avec le sourire et me confirment que j'aurais probablement eu un geste fort malheureux envers la frictionneuse, toute ayurvédique qu'elle soit. Les doigts enfoncés dans les mollets encore à vifs et les papouilles dans mes côtelettes m'eurent à coup sûr fait perdre le contrôle de mon légendaire calme. Et ça, c'est mal. 

Ce soir, nous irons encore une fois manger au Curd Shop, et malgré nos invocations, suppliques déchirantes, yeux langoureux et propositions indécentes, nous n'aurons pas droit à la moindre goutte de cervoise. Aujourd'hui, nous sommes le 14 février et tout amoureux que je puisse être, c'est avant tout un jour de pleine lune. Et à Poya nul alcool, tu ne boiras. 
Je comprends pourquoi hier soir le Rade de la Gare affichait complet !


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Jeudi 13 février – Haputale – Ella, en wagon 5éme classe

Ce matin, nous perdons un concurrent. La Corée en mal de ses cerveaux réclame Woo de toute urgence. Il nous quitte donc au petit matin, non sans nous avoir offert un délicieux biscuit de son pays. Nous sommes six à nous retrouver devant un Everest de toasts, d'icebergs de beurre et de bassines de confiture. Mine de rien, le petit se tapait ses 4 ou 5 tartines, on va devoir se surpasser...

Nous décidons de regagner la gare à pied, le train pour Ella passe vers midi, nous avons largement le temps de traîner, et même, oh surprise, de trouver quelques cartes postales un peu moins dégueux que les autres. Le grand gaillard de notre arrivée est là, toujours un peu perché par sa grosse boule de feuilles de bétel coincée dans sa joue rebondie, qu'il suçote avec avidité, il me demande si j'ai réservé une chambre. Je lui dis que oui, que je vais au Sri Lak et lui, de me répondre de ne pas y aller, ce n'est pas bien ! Il m'est avis que sa commission n'a pas été à la hauteur de ses attentes.

Le guichet de vente des tickets fini enfin par ouvrir avec 30 minutes de retard, presque autant que ce train. Il est indiqué sur l'horaire que c'est le slow train, et celui-ci va tenir toutes ses promesses.
C'est avec presque 1 heure et demi de retard que le premier wagon entre en gare, jamais un train n'aura aussi bien porté son nom. On dirait un train de dessin animé, je ne sais même pas si ce genre de véhicule a encore le droit de rouler sur la planète Terre.

Quelques wagons-citernes noirs et sentant fort la possible explosion sont dûment marqués d'un gros DANGER. Suis une série de deux wagons 3ème classe visiblement tous pleins.
N'ayant plus notre leader coréen pour nous motiver, Youcef saisit la première barre qui passe sous sa main, se hisse dans le wagon et disparaît. Persuadés que sa vélocité nous a réservé quelques bons sièges, nous montons tous à sa suite et arrivons face à un couple et leur jolie petite fille blonde qui sont seuls à occuper l'espace.

Un espace empli de piaillements, d'odeur malsaine et de saleté accumulée depuis l'accession au trône de la bonne reine Victoria. Nous sommes dans le 1/3 de wagon-bagages/poussins en boites/boites de fleurs/paquets de revues/latrines donnant sur les traverses...
Nous sommes tellement surpris d'être là et amusés de la tête déconfite du pauvre Youcef que nous ne pouvons que trouver ça drôle. Le plaisir aurait certainement été moindre si le trajet avait duré 4 heures. 

Un ''freineur'' occupe un petit banc recouvert de moleskine, en face de lui André s'est octroyé la place de son assistant. On est loin de la 3ème classe, même de l'hypothétique 4ème, nous venons d'inventer la toute nouvelle 5ème classe, avec odorama en prime. L'exotisme à son paroxysme, nous ne pouvions trouver mieux à part de monter dans la locomotive et de charger la gueule de la chaufferie à grands coups de pelle à charbon.
Notre nouveau compagnon de route ne parle pas très bien anglais, mais nous comprenons rapidement qu'il faut lui laisser de la place pour bosser, c'est-à-dire tourner le frein manuel ou jouer avec la poignée du frein pneumatique si le train arrive trop vite en gare.

Les présentations étant faites, nous pouvons faire le tour du propriétaire. Une vieille cabine bien pourrie sert a à entreposer des marchandises qui aujourd'hui, par chance sont absentes. Seules quelques boites percées en carton émettent une délicieuse odeur de fientes heureusement couverte par les relents de la petite caca-bine dont la porte bat au rythme des virages. Encore faut-il partir...
La soute à bagages ne peut nous éviter de penser à l'un de ces trains en partance vers un abattoir, sauf que ce matin les animaux sont bien silencieux.

Curieux de savoir si le départ s'annonce, nous sautons sur le quai et constatons qu'il n'y de locomotive, ni devant, ni derrière ce mini-train.
Enfin quelque deux heures après l'heure officielle, nous entendons un coup de sifflet, un drapeau vert s'agite, il est temps de grimper dans notre cabine grand-luxe et de quitter la gare.

Nous voyagerons debout face aux portes grandes ouvertes sur un paysage sublime. Tranquillement, nous traversons quelques tunnels et des virages négociés avec prudence, des entrées en gare digne des Frères Lumière et remercierons notre freineur qui empêche quiconque de venir nous déranger. En à peine, 1 heure 15, nous sommes en gare d'Ella, les montagnes de théiers ont laissé la place aux forêts et a un paysage de carte postale autrichienne. Je ne serais pas surpris de voir débarquer une Gretta en läderhosen tonitruant une tyrolienne, les poings armés d'une dizaine de bocks de blonde mousseuse.

Mais non, ce ne sont que quelques tuk-tuk, plus ou moins assidus qui nous attendent sur le chemin de la gare. Nous partons à pied en direction du village, mené par Alex qui est déjà venu ici. En quelques minutes de marche nous nous rendons compte que la guesthouse réservée la veille est vraiment loin du centre du village et rebroussons chemin.
Au passage, un sympathique barbu, nous arrête et nous propose de visiter ses chambres. La bâtisse a l'air neuve, le bonhomme avenant et le nom de Silent Night plein de promesses.
Les chambres ne sont pas trop mal, et surtout, il nous fait un bon prix (2000 Rp pour une double), ce qui est un argument vendeur, surtout ici où les touristes sont bien plus nombreux. La demande est forte, les prix peuvent vite le devenir aussi.
Avec son bonnet sur la tête, notre nouveau proprio ressemble à un nain de jardin et, sans à Robert Hue. Tiens, il devient quoi lui ?

En face, comme le hasard est bien fait, son fiston tient un spa de massage ayurvédique et nous promet un rabais substantiel. Encore un peu meurtris par les derniers efforts physiques, nous décidons de réserver pour le lendemain. Youcef étant sur le départ sera le premier à passer entre les mains de la masseuse ce soir. Son compte-rendu me fera hésiter et finalement, j'annulerais la prestation de la jeune fille Je suis sensible de l'épiderme et pourrais avoir une réaction dépassant mes pensées. Il n'est de massage que le massage thaï !

Nous partons découvrir ce bout de bled accroché au bord de la route. Si Haputale est un trou perché sur une montagne, ici la circulation est plus dense et les camions font vibrer les fondations des maisons poussiéreuses. Mais enfin, je vais pouvoir déguster la spécialité du fameux Curd Shop, j'en rêve depuis la lecture du Lonely et les commentaires élogieux de Philippe de Vienne. Toute une référence culinaire croyez-moi.

Le curd est une espèce de yaourt épais au lait de bufflonne, entre le fromage blanc et la mozarrella, c'est un pur délice. Arrosé de honey, qui n'est pas un miel (celui-ci est appelé Bee Honey) mais un sirop issu d'un palmier nommé kithul, Caryota Urens pour les puristes.
Cette kithul treacle, (mélasse de kithul) délicieuse et très parfumée accompagne avec malice le curd, les roti sucrés ou le thé.
Le résultat de cette attente ? Je suis comblé, et compte bien en profiter maintenant que je sais où en trouver.
Nous adopterons le Curd Shop comme notre cantine officielle durant tout notre séjour à Ella, les jeunes qui y bossent sont super gentils, la nourriture excellente (le cheese roti à eu la meilleure note donnée par Fanny, qui commence à s'y connaître en la matière), et le stress
y est inexistant. Le matin par contre si vous avez un bus à attraper et que l'heure avance, il ne faut pas oublier de préciser que c'est un peu plus pressé !

Nous finirons la soirée dans un bar louche, que même durant mon ancienne vie de marin, je n'avais pas connu. Seuls occidentaux dans cet endroit miteux où la bière et l'arak frelaté coulent à flots, nous sommes accueillis pas des sourires et nos voisins nous font de la place sur un morceau de banc. Par contre, l'arrière-salle est fréquentée par des messieurs pétunant et buvant à même le seau de plage. Nous leur laissons leur intimité avec joie, n'ayant aucune envie de finir bras dessus bras dessous à tremper nos lèvres dans un mélange qui fait rouler les yeux et déparler.

Allons profiter de cette Nuit Silencieuse, et laissons Youcef goûter aux plaisirs du massage ayurvédique.


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