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Dimanche 23 février – Bentota

Talitrus saltator
Il en fallait une, ce sera celle-là... La pire nuit de notre voyage. 
Sans moustiquaire, et pourtant, nous avions mis un tortillon avant de nous coucher, les petits insectes s'en sont donné à cœur joie. 
J'ai l'impression d'avoir passé la nuit dans un centre de transfusion, alors que je n'y ai même pas droit. 

Dès le réveil, je demande au personnel de nous installer une moustiquaire, ce qui sera fait dans les minutes suivantes. Mais ces piqûres sont intenses. Les impacts gros comme des trous d'obus, durs et grattent à s'en arracher la peau. 
Ce n'est pas normal, j'ai souvent été piqué, mais ça ne dure jamais. André a les jambes tellement attaquées qu'elles sont déformées. La peau boursouflée et l'envie de se mutiler commencent à jouer sur son humeur. On dirait qu'un Alien est en train de naître dans ses gambettes. Une pizza trop garnie et trop cuite pousse en dessous de ses poils. 

Je vais rapidement vérifier sur internet, enfin aussi vite que la connexion merdique de l'hôtel le permet, car j'ai un doute. J'ai subi exactement la même chose à Koh Lanta, avec toutefois un peu moins de virulences. 
Ce sont des puces de sable, la fameuse Talitrus saltator. Sale petite bestiole laide qui se cache dans le sable et profite d'un pauvre corps allongé pour s'en repaître et le faire souffrir de longues semaines. 
Les piqûres sont particulièrement urticantes et grosses. Contrairement à celles des moustiques qui démangent quelques minutes, les puces de sable laissent un souvenir impérissable pendant plusieurs jours, voire semaines. Finalement, nous envions maintenant les riches touristes de l'hôtel Avani qui sont protégés par leurs chaises longues. Promis, plus jamais de serviette directement sur le sable, et encore moins jouer à l'escalope panée en se roulant dans le sable d'une plage abandonnée. 

Mise à jour : finalement talitrus saltator est inoffensive... C'est LUI le coupable !

Notre quête, ce matin est de trouver une crème idoine. Plusieurs petites pharmacies vendent tout et n'importe quoi le long de la route. Difficile d'expliquer ce que nous voulons à des apothicaires qui ne parlent pas anglais ou alors aussi mal que nous. 
André montre ses gambettes boursouflées et moi, je mime une grosse puce affamée. Si cela ne fait pas avancer notre recherche, ça a le mérite de faire rire les commerçants et leurs clients. Enfin un pharmacien nous propose plusieurs crèmes qui sont annotées en anglais et où l'on peut distinctement lire les mots cortisone et antibiotiques. 
Sauvés ! 

L'application de ce baume sera un soulagement et le temps de guérison sera plus court que mes tartinages de potion magique trouvée dans une officine illégale de Koh Lanta. 

Pas question de mettre un pied à la plage aujourd'hui. De toute façon, le ciel est couvert et la météo prévoit des averses à 14 heures. Comme prévu, à 14 heures, il pleut, les météorologues Srilankais sont incroyables. 

Avant cela, nous voulons aller jeter un coup d'œil au très fameux Villa Cafe, une autre merveille signée Geoffey Bawa. Si notre accoutrement peut laisser à désirer, nous serons toutefois très bien reçus par le responsable de l'accueil, qui nous introduit sous le grand plafond de la salle à manger. On ne sait jamais qui peut se cacher sous des haillons. Princes ou voleurs ? 

Là pour le coup, ni l'un, ni l'autre, seulement deux curieux qui veulent boire un café hors de prix dans un décor enchanteur. 
Les autres clients ne sont pas du même monde. Les nounous Philippines s'occupent d'enfants qui se demandent qui sont ces personnes qu'ils doivent appeler papa et maman. Pour ces gens d'affaires, la course au repos est commencée et ne devrait pas durer plus d'une semaine. Branchés en permanence sur un téléphone ou un ordinateur. La détente est une occupation de pauvre. 

Nous faisons un tour rapide dans les pièces avoisinantes en nous extasiant de la décoration et de l'architecture en jouant au chat et à la souris avec le discret gardien qui finira par demander aux deux dames devant nous de quitter les lieux. Adieu monde inaccessible. 

L'immense plage noyée sous les vagues ne finit plus de s'étendre. Un bateau aux plats-bords cousus est échoué, et semble attendre une prochaine marée pour affronter l'océan. Nous remontons sur la route et tombons complètement par hasard sur un magasin que je cherchais depuis hier et que personne ne semblait connaître. 
La boutique Chaplon est là, devant nous et nous ouvre grandes ses portes. Le personnel, désœuvré, nous attendait avec impatience et n'aura de cesse de nous faire sentir, goûter et expliquer tous les thés vendus dans leur superbe boutique. 

Les différentes régions de productions, Dimbula, Nuwara Eliya, Uva, Kandy et les grades des thés. Du OP (OP pour orange pekoe, qui n'a rien à voir avec l'agrume, mais avec la famille Oranje régnant aux Pays-Bas au XVIIe. Pekoe est une déformation du mot chinois Bai Hao qui signifie duvet ou bourgeon). Les feuilles brisées (B pour broken) que l'on retrouve le plus fréquemment dans nos tasses : BP, BOP, BOPF, FBOP etc. Et pour finir le grade D, pour dust, la poussière de thé qui remplit les sachets industriels. 

Tout un monde très intéressant dans lequel j'aimerais passer plus de temps, mais c'est précisément ce qui nous manque. Alors nous choisissons avec l'aide d'un vendeur souriant, les thés les plus susceptibles de nous rappeler tous ces moments lorsque nous serons rentrés chez nous et que l'hiver aura des soubresauts particulièrement désagréables. 

Le passage à la caisse est un autre instant surprenant. La somme demandée est tout simplement ridicule, je dois avoir une drôle de tête puisque la fille rigole et me demande si j'en veux d'autre. Les seuls thés vraiment chers sont les thés blancs : golden et silver tips, formés des bourgeons terminaux (pekoe) des plants. Ceux-ci sont roulés, s'imprégnant du suc des feuilles et subissent des séchages et des maturations différentes. 
Du thé très haut de gamme, du T majuscule.

Sur le bord de Galle Road très passante, un vendeur d'agrumes nous fait goûter à ses petites clémentines. Elles sont délicieuses, très juteuses, sucrées et sans pépins. Nous lui achetons un sac pour lequel il demande 200 Rp. Pourtant sur le carton au-dessus, il est bien indiqué 500 grammes pour 150 roupies. Je ne sais pas lire le cingalais, mais les chiffres sont les mêmes que les nôtres. 
Je lui montre son panneau, il me répond quelque chose d'incompréhensible, et sert un autre client pressé. Qui prend la même chose que moi, donne 200 Rp et qui reçoit discrètement un billet de 50 en retour. J'attrape le bonhomme pour lui demander des explications et comme par hasard il ne parle plus du tout anglais. 
Quelle coïncidence, il a le même problème que nos amis épiciers Gallois et le vieux schnock de Mirissa... 
OK ce n'est pas pour 50 malheureuses roupies froissées que je vais me ruiner, mais ça commence à bien faire les petites arnaques merdiques. 

Alors, je me venge, retourne son étal d'un coup de pied sur les rails de chemin de fer alors que l'alarme du passage protégé retentit et que les barrières descendent. 
Un train arrive au loin. 
Il me maudit et court après sa marchandise sans entendre le sifflet de plus en plus énervé du conducteur. Le conducteur de la locomotive actionne le frein d'urgence. Des étincelles jaillissent sous les roues métalliques dans un feu infernal. Le vendeur tourne la tête, trop tard... 

J'ouvre les yeux, le soleil brille à la lisière d'un magnifique nuage noir, je mange mes clémentines goulûment et espère que les 50 roupies pourront aider ce vieux bougre. 

La pluie commence à tomber. Il est effectivement 14 heures. Une petite pluie fine de rien du tout, mais qui nous donne une excuse pour entrer dans un restaurant dans lequel j'ai très bien vu une vitrine remplie de desserts. La très  jolie propriétaire se fera une joie de me servir un kiribath (kiri pour lait, bath pour riz) à la noix de coco et au miel. Un pur délice de petite bouchée gourmande. Les autres desserts sont tout aussi appétissants, des roulés frits au miel, des carrés enveloppés de graines de sésame, watalappam, mung kavum, je les veux tous ! 

Le crachin s'est maintenant un peu plus affirmé. C'est la première fois qu'il pleut de tout notre voyage, et les Srilankais sont aux anges, car il n'y a pas eu une goutte depuis de trop longues semaines. Dans le sud aux alentours de Mirissa, les propriétaires de guesthouses avaient la crainte de devoir couper l'eau durant la journée pour l'économiser. Ce qui ne semblait pas préoccuper le moins du monde les grands hôtels qui usent et abusent de cette précieuse ressource. 

Un petit kiosque vend de beaux fruits dont les étonnantes et très goûteuses bananes rouges. La Rathambala est une banane courte et épaisse, avec une chaire crémeuse, sucrée et un peu rose. Loin de la fadasse Cavendish qui domine nos étals pour un prix ridiculement bas et dont la culture empoisonne une grande partie de l'hémisphère sud, les bananes srilankaises sont des concentrés de goût et de saveurs. 
Les prix sont à l'avenant, les consortiums internationaux n'offrent pas les subventions auxquelles ont droit les producteurs les plus riches d'Amérique du Sud. 
Un groupe slave ordonne et commande des fruits et remonte dans leur taxi au grand soulagement des vendeurs. Le nom Canada (désolé, j'ai essayé Québec, en vain) fait encore son petit effet. 
Non madame ce n'est pas du tout à côté de la Germany... 

Un chauffeur de tuk-tuk qui nous suit depuis un petit moment vient nous dire qu'il nous attend de l'autre côté de la route, à coté du Spa ayurvédique. Je lui dis que ça va aller et que je pas besoin de ses services, merci. Il attend quand même. 

Nos achats conclus, nous traversons la route pour voir ce qui se cache derrière ces grands murs en pierre. Le chauffeur surgit de la porte et un grand jeune homme aux cheveux longs est à ses côtés. 

Étudiant en médecine ayurvédique il apprend les techniques de massage. Il ne nous force pas à entrer ou à acheter quelque service que ce soit. Simplement parler, échanger à propos de nos pays, nous demander ce que nous pensons de son île sublime. 
Le chauffeur trouve que ça traîne en longueur et nous incite à prendre des soins. Évidemment, la commission devrait être à la hauteur de ses services. Nous déclinons poliment et avec le sourire. Il veut maintenant nous emmener dans son véhicule à notre hôtel, mais la pluie cesse. Il demande 250 Rp, je lui dis que je payerais au maximum 100 et il descend à 150. 

D'un coup, il perd patience. Nous invective en nous disant que nous avons acheté des thés hors de prix chez Chaplon dont il reconnaît le sac, nous parle des bananes rouges qu'il sait chères, que nous avons les moyens, etc. 

Il nous parle bêtement, mêlant plusieurs langues dont quelques mots d'anglais, sous le regard amusé et un peu étonné du futur docteur. Étonnement, je reste calme. Avoir visualisé une version tropicale du Ben belge qui, pour un oui ou un non se laisse aller à ses pulsions primaires, me rend zen. 
Je dis au monsieur avec le sourire que ce n'est pas la peine de s'énerver, que j'ai toujours parlé calmement et gentiment et qu'il a très mal choisi ses arguments de vente. Je salue le grand chevelu et nous partons, à pied, sous la bruine de chaleur qui vient de remplacer la pluie. L'énervé essaye encore de nous convaincre en nous suivant, mais nous l'ignorons. Renforcement positif. 

De retour dans notre chambre, nous écrasons le petit tube de 5g de crème pour soigner nos horribles piqûres et souperons dans un tout petit boui-boui, La Café, qui n'a probablement jamais vu grand touriste et dans lequel nous sommes merveilleusement accueillis. Pour 580 roupies (4,90$) nous nous régalons de deux gros kottu roti aux œufs et légumes, arrosés d'une grande bouteille d'eau. 

Nous venons de découvrir notre cantine pour le restant du séjour à Bentota.

 
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Mercredi 5 février – Colombo en long en large et en travers

Qui aurait cru que je me ferais plus d'amis en une seule journée qu'en 7 ans sur Facebook ? Hello my friend !! Les Sri Lankais sont super amicaux et ont les plus beaux sourires de la terre, tout simplement.

Mais commençons cette journée par le commencement...
Il est tôt, impossible de se réveiller naturellement aussi tôt lorsqu'il faut aller travailler. Les vacances génèrent leur propre cycle de sommeil, et ça tombe bien il y a tant à faire en une journée. Nous déjeunons sur notre terrasse de quelques pains à hot-dogs et de fromage en tranche et je goûte avec une gourmandise feinte au jus du wood-apple. Je comprends en lisant cet article pourquoi je n'ai pas vraiment aimé ça.
Pas question de passer la journée en gougounes, une bonne paire de chaussures sera nécessaire. 
Nous ne tergiversons pas ce matin et arrêtons le premier tuk-tuk indiqué meter sur le toit. Nous lui demandons de nous emmener au MC pour Majestic City, un centre commercial que tout le monde connaît dans le coin. Le fameux magasin Barefoot se trouve jute à quelques pas de cet endroit et il est indispensable d'y faire un tour.

Depuis hier, toutes les personnes croisées dans la rue nous font d'immenses sourires. Ils viennent vous chercher du regard et dès qu'ils l'ont accroché, ils ferrent et dévoilent un sourire à faire fondre la calotte glaciaire. Beaucoup vous interpellent d'un Hello, ou Good Morning, et veulent tous savoir d'où vous venez. Bon certains sont un peu plus insistants que d'autres, comme ce professeur qui voulait me faire signer une pétition contre une somme modique ou ce pilote à la retraite qui voulait mon courriel, mais il est facile de les éconduire gentiment en souriant et en dodelinant de la tête. J'ai dû passer pour un doux cinglé.

Les portes de la boutique présagent de folles dépenses, mais c'est encore fermé, il est 9h30. De l'autre côté de la rue Galle se trouve un petit café qui nous semble fort à propos pour patienter trente minutes. Mais il faut traverser... 
Aujourd'hui n'est plus jour férié et on dirait que tout le monde veut rattraper le temps perdu. J'ai traversé beaucoup de rues dangereuses durant mes voyages, Montréal en faisant partie. Phnom Penh, Dakar, Bangkok ou Le Caire sont dans nettement en avance dans le Top 10, mais Colombo vient de ravir presque toutes les places. Ailleurs, le culot est souvent payant et les gens finissent par vous laisser passer en respectant votre audace. Surtout avec un geste décidé de la main et un regard autoritaire.

Ici non seulement il y a une circulation démentielle, ça klaxonne sans arrêt mais surtout, le piéton est considéré comme une denrée périssable. Les lignes jaunes peintes au sol ne doivent même pas être mentionnées dans le code de la route s'il existe et aucun véhicule ne tente de freiner si vous tentez de passer devant. Il va falloir ouvrir les yeux et regarder à plusieurs fois avant de prendre le risque de traverser une rue. Vision périphérique activée, nous pouvons continuer. 
La promesse d'un établissement cosy s'efface lorsque nous pénétrons dans la bâtisse, mais le thé est bon. Tout le monde roule des yeux lorsque l'on demande une boisson sans lait ni sucre, mais ils finissent par accéder à notre demande.

Enfin le Barefoot a ouvert ses portes sur sa caverne d'Ali Baba. Ce sont des trésors de tissus, de sarongs, de saris splendides, de bijoux et de mille autres merveilles qui risquent de donner un coup de grâce à la carte de crédit. Mais ce n'est que le premier jour, une simple observation...

Nous cherchons ensuite le Sri Lanka Tea Board, réputée pour être une des meilleures boutiques de thés de Colombo. Je me trompe un peu dans la lecture du plan, mais c'est sans compter sur la gentillesse des habitants qui m'indiquent la bonne direction et surtout qu'il faut prendre le bus pas cher et qui vous arrêtera juste devant. Comme nous sommes décidés à marcher nous nous rendons compte que même pour 100 mètres ils vous conseillent de prendre le bus. Marcher c'est juste pour les pauvres. 

Le soleil en profite pour nous darder de ses implacables rayons. Moi qui pensait être bronzé je constate que je peux faire mieux, en attendant je commencerais par un coup de soleil. Il fait vraiment très chaud et l'air est chargé d'embruns poussés par le vent océanique. Un vent qui ne change pas grand-chose à la température, c'est juste comme un séchoir géant.
Finalement la boutique est trouvée, il y a un choix incroyable de thés, nous avons envie de repartir avec toute la production du pays. Il y fait une fraîcheur bien à propos, mais ce continuel changement de température va finir par me donner la mort.

En continuant vers le nord le long de Galle road nous arrivons sur le front de mer. Les vagues viennent s'écraser sur la petite plage et tout le long des panneaux indiquent que la baignade  est dangereuse. De jeunes et moins jeunes amoureux se cachent sous de grands parapluies. Ainsi abrités du soleil et de la vue des passants ils peuvent se conter fleurette tout en contemplant l'océan. Ils sont mignons, chaque banc est occupé, les mains se touchent et ils se murmurent des mots doux à l'oreille. On est loin de la pudeur des Thaïlandais.

Le lac Beira déverse son trop plein verdâtre aux pieds d'un échassier qui y pique du menu-fretin imprudent. Cette couleur est tout sauf naturelle, mais l'effet visuel est très photogénique...

Le quartier du Fort est un mélange d’architecture coloniale et moderne. Les deux tours du World Trade Center domine le vieil hôpital hollandais complètement rénové et transformé en petite zone touristique avec l'un des meilleurs restaurant de Colombo, le Ministry of Crab.
Mais nous n'avons pas 140$ à mettre dans un crabe de 2 kilos, alors nous nous contentons de visiter ce petit coin. Une boutique propose des souvenirs tous plus kitchs les uns que les autres et fait le bonheur des grand-mamans qui vont ramener de très horribles aimants à frigo, des éléphants roses en plastique et des t-shirts à paillettes I♥SL.

Il est temps de passer à table. Nous nous fions à notre guide et cherchons le AVP restaurant que nous ne trouverons jamais et pour cause, la bâtisse censée l'abriter est recouverte de plastique vert sous lequel des ouvriers manient marteaux piqueurs et brouettes.
Mais nous ne le savons pas encore alors nous passons devant sans nous en rendre compte. Il faut dire que la ville est tellement étendue qu'elle ne rentre sur des cartes qu'en réduisant au maximum la police de caractère, et à moins d'avoir un microscope électronique, ou une bonne loupe, il est complètement impossible d'y lire le moindre nom de rue.

Sur les indications de passants affables, nous trouvons le bazar. Je ne sais pas qui tient de qui, mais ce mot est fort à propos concernant celui du quartier Pettah. Non loin de la gare, les rues sont bondées de choses tellement variées qu'il est impossible d'en faire l'inventaire. Des vieillards décharnés tirent des charrettes qu’aucune mule n'aimerait avoir sur le dos, d'autres portent sur la tête d'immenses paniers remplis de régimes de bananes. Des tuk-tuk zigzaguent en klaxonnant et le soleil continue inéluctablement à faire son œuvre de destruction pigmentaire.

Le hasard nous fait entrer dans une partie du marché qui est sans aucune doute dédiée aux bananes. Il y en a des tonnes, des vertes, des jaunes, des rouges, petites, moyennes ou grosses, accrochées à leur immense tige en point d'interrogation et stockées dans des hangars poussiéreux. Les touristes ne doivent pas venir nombreux ici, car nous attirons les regards amusés des marchands qui dodelinent de la tête lorsque je demande si je peux faire une photo. Ici comme en Inde, dodeliner veut dire oui, il faut s'y habituer. J'ai de temps en temps encore le réflexe de soulever les arcades sourcilières pour acquiescer comme on fait à Tahiti... Drôle d'échange, si tu dodelines, je sourcille...

Tenaillés par la faim, nous cherchons toujours désespérément un endroit pour manger. Contrairement à la Thaïlande où il est impossible de faire 15 mètres en ville sans trouve une roulotte, une gargote, un marchand ambulant, un 7Eleven ou un restaurant en bonne et due forme, ici c'est un peu plus compliqué.

Mais la gare de Colombo Fort éveille notre curiosité, il faut un billet pour y pénétrer, mais je promet au gardien de revenir très vite, je veux juste y faire quelques photos. Ouverte en 1917 cette gare offre une structure métallique de toute beauté et un rapide voyage dans le passé. Je m’attends presque à avoir débarquer des dames en crinoline et des messieurs en chapeaux, mais ce sont des sacs à dos et des voyageurs locaux qui se pressent sur les quais.

Nous ressortons et comme d'après le plan nous ne sommes pas loin du AVP, nous décidons finalement d'y manger. Et constatons que les immenses bâches recouvrent cette bâtisse complètement vide. Las, à côté du YMCA un restaurant indien semble bien vouloir nous dépanner. C'est rempli et on peut difficilement faire plus local. Nous sommes pris en charge par un serveur qui nous explique le fonctionnement. Nous commandons deux plats du buffet et en quelques minutes il nous les apporte à table. Nous sommes les seuls à avoir des couverts, tout le monde mange avec sa main droite. Au fond de la salle un immense évier et du savon assure l'hygiène, on nous regarde avec amusement et les gens doivent se demander si on va franchir le pas. André se pourlèche les babines et prend un malin plaisir à enfouir les doigts dans le mélange de riz et de légumes, le tout arrosé d'une sauce atomique au piment que même le Diable ne mangerait pas. Il ronge du bout des dents le morceau rachitique de poulet frit et après avoir vu l'état de conservation de la viande dans un comptoir  de boucher, se promet de devenir végétarien pour les trois prochaines semaines.
La question qui se pose maintenant est de savoir si tout cela va être digéré normalement...

Cette fois nous ne ferons pas l'erreur d’errer sans fin dans les rues et arrêtons le premier tuk-tuk dès la sortie du restaurant. Nous lui demandons de nous emmener au temple de Gangaramaya, un temple bouddhiste qui abrite des collections insensées d'offrandes de pieux pèlerins. L'entrée coûte 200Rp qui à la demande du moine-caissier sont immédiatement jetés dans une énorme urne en guise d'offrande. S'ensuit une visite libre dans un dédale de pièces et de passages. Un éléphant ado est vautré de tout son long dans une piscine à peine assez grande pour lui, la patte attachée à trop courte chaîne. Triste spectacle.

Les salles renferment des trésors et nous sommes subjugués par la diversité et la richesse des collections. La poussière recouvre tout, seul le doux visage des statues en bronze de Bouddha brille de mille feux. Ils sont dévotement astiqués et contrastent avec les merveilles ternies qui les entourent. Ces dizaines de statues ornent le site et surveillent les trésors qui dorment à l'ombre des vieilles poutres.

Plusieurs défenses d'éléphant sont abandonnées à même le sol, chacune devant valoir son pesant d'or. Les étagères débordent de montres à gousset, de peignes en écaille, de colliers en corail rouge, de lunettes cerclées de fer, de pièces de monnaie et de billets de tous les continents, de masques anciens et de sculptures en bois, un énorme éléphant en stuc plus vrai que nature, des cloches en bronze, des statuettes en ivoire, des téléphones, des couteaux de toutes formes, des épées et des sabres à manches en argent incrustés de pierres précieuses, des charrettes, des voitures antédiluviennes et des Mercedes flambant neuves oubliées dans le fond d'une remise, des affiches éducatives prônant l'abstinence, la tempérance et la fidélité, encore des ivoires sculptés, des bijoux et des Bouddha en jade, des colliers en argent, des dentiers, des tasses en porcelaine fine, et encore de l'ivoire, brut, tranchés, sculptés, en filigrane... 
J'ai l'impression que ce temple est à lui seul responsable de la disparition d'un bon tas de pachydermes en Asie !

Nous ressortons tout étourdis par cette visite en nous disant que cet endroit ferait le bonheur de nombre de collectionneurs. Laissez-moi seul une petite demi-heure, je vais vous en faire du rangement et par la même occasion remplir mon sac de merveilleux souvenirs.

D'un coup de tuk-tuk nous nous rendons dans Cinnamon Gardens, qui contrairement à ce que son nom suggère ne possède plus de canneliers mais est devenu un quartier très chic. Odel Unlimited est le rendez-vous de la classe aisée de la capitale où le moindre café équivaut à un mois de salaire d'une cueilleuse de thé. C'est un regroupement de plusieurs boutiques chics sous un même toit, de cafés et petits restos moyens mais chers. Par contre pour trouver des vêtements en lin à bon prix et quelques souvenirs c'est un bon plan.

Juste à côté se trouve l'Hôtel de Ville qui ressemble à s'y méprendre à la Maison Blanche. En face s'ouvre Viharamahadevi Park, le plus grand parc de Colombo, qui offre une promenade à l'ombre rafraîchissante de majestueux arbres envahis des charmants chants de centaines de corbeaux. Quel animal déprimant.

Il est temps que cette journée se termine. Épuisés, les jambes en coton-tige, les épaules cuites à point, le nez rougeoyant comme une braise ardente, les oreilles cillant des incessants et assourdissants coups de klaxon, les poumons intoxiqués par les méga-particules et la peau recouverte d’une épaisse couche gluante de sueur et poussière nous hélons un taxi. Nous tombons sur Gino, le latin lover de Colombo, qui en chantant, sifflant et faisant moult politesses aux passantes tourbillonne entre les pare-chocs et les pots d'échappement. Si vous le rencontrez faites lui un gros tata de notre part !

C'est enfin la délivrance avec douche fraîche, et un repos plus que mérité sur la terrasse sur le toit, en compagnie d'une grosse Lion bien froide et d'un Cohiba qui me suit depuis la Havane. Toute une journée sans voir une seule fois le célèbre inspecteur...

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