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Mardi 25 février – Bentota-Colombo, c'est le jour des soldes !

Et voilà, c'est presque fini. 
Dernière virée au Sri Lanka, dernier trajet que nous aurions aimé en train mais qui se fera en autobus. Si mes prédictions sont bonnes et que le chauffeur a compris ma demande, nous devrions être déposés assez proches de notre dernier lieu de résidence. 

En attendant, nous réveillons le gérant de l'hôtel qui sommeillait sur ses livres d'école. Comme prévu, nous payons notre facture revue à la baisse, attrapons nos sacs à dos et marchons sous le soleil prometteur de ce petit matin vers la gare routière d'Alutghama. 
Il est 7 heures 30, le ballet des gros autobus rouillés, poussiéreux et pétunant est commencé depuis longtemps. À peine le temps de demander le bus pour Colom.... et nous sommes déjà dedans. 
Les sacs sont déposés près du chauffeur, nous trouvons deux sièges coté mer, une grande fenêtre pour y sortir une partie de mon corps et ainsi gagner de la place sur le siège. En 1 heure 15 et pour 85 Rp, nous arrivons dans les faubourgs sud de Colombo. Peu après Mount Lavinia, la première station balnéaire, probablement envahie de Russes, je commence à essayer de déchiffrer les panneaux. Nous devons nous arrêter à la station de Galle Road au coin de Hospital. Le vendeur de tickets ne s'occupe plus de nous depuis longtemps, trop occupés à gérer les allées et venues incessantes de passagers. 
Je demande au jeune homme bien cravaté devant moi, mais il ne parle pas bien anglais et en plus ne connait pas du tout Colombo. Son voisin, un honorable citoyen mal fagoté pratique aisément la langue de Margaret et connait très bien Hospital road qui est ... le prochain arrêt ! 
Je lance un regard gris foncé au vendeur qui me sourit en dodelinant, force le passage jusqu'à l'avant de l'allée centrale, saisi mon sac à dos et me retrouve sur le trottoir à côté d'André alors que le bus repart déjà. Il faut être organisé et ne rien laisser trainer, sinon, ce sont des oublis à répétition et une fin de voyage avec le minimum d'affaire qui nous attend. 

Nous arrêtons le premier tuk-tuk meter qui passe, j'ai pris la précaution de noter le nom du quartier, et son restaurant le plus célèbre. Ce sera plus facile à trouver qu'une adresse perdue dans une ruelle où il ne passe jamais personne. Allez chauffeur, au McDonalds de Nugegoda. 
En moins de 15 minutes, il nous dépose devant le clown maléfique, il nous reste 10 minutes de marche avant de franchir le portail fleuri du Silvikris Villa. 
Encore une fois, nous aurons le bonheur d'être surclassés dans une chambre luxueuse avec terrasse privée, vue sur le jardin et lit ''famille nombreuse''. 
Pas le temps de s'extasier, une longue journée nous attend. Au programme Odel, Sri Lanka Tea Board, Green Cabin, Barefoot... 

Le grand magasin Odel Unlimited est situé dans Cinnamon Gardens. Tous les chauffeurs de tuk-tuk le connaisse, c'est un lieu réputé pour les rendez-vous chics de la classe aisée de la capitale. Le magasin offre tout un tas d'articles, dont des souvenirs, masques, poupées et porte-clés, des jouets et vêtements pour les enfants, boutiques de thés, café et boulangerie À la Française, et beaucoup de très beaux vêtements. Les choix des chemises et pantalons en lin sont infinis, ne manquent que les chemises pour les hommes à fortes épaules. 
Ou alors il faut taper dans le clinquant, le mordoré, le satiné, le genre de fringue que je ne pourrais jamais porter ailleurs que sur cette île de beauté. Acheter des vêtements excentriques en vacances limite soit, à ne plus jamais les porter, soit à les réserver pour les soirées déguisées ou encore à passer pour un original. 

J'en sais quelque chose puisque j'arborais fièrement mes chemises tahitiennes à grosses fleurs rouges et boutons en noix de coco en discothèque en plein hiver québécois. Je ne suis jamais passé inaperçu et étais facile à retrouver dans la cohue. O tempora O mores. 

Nous prenons un taxi pour la boutique de thés. Le chauffeur un peu bougon veut absolument nous emmener chez Laksala. Nous lui disons que ça ne nous intéresse pas, que nous avons déjà acheté tous nos souvenirs. Il insiste lourdement, à croire que même dans un magasin gouvernemental, il pourrait toucher une commission. 
Au bout de la dixième proposition de nous y déposer, nous décidons de l'ignorer. Il nous laisse devant le Sri Lanka tea board, nous parle encore de Laksala, récolte deux sourires accompagnés de deux dodelinements et nous rentrons au frais. 

Si le choix est intéressant, nous regrettons de ne pas avoir plus acheté chez Chaplon. En plus le service laisse à désirer, les trois jolies filles en uniforme préfèrent apparemment texter sur leurs nouveaux cellulaires que venir à notre rencontre. Finalement, j'en attrape une et lui demande des renseignements, qu'elle ne me donnera pas. 
Le hasard et quelques informations glanées lors de nos visites seront d'une meilleure aide, nous la laissons rejoindre ses copines. Le passage à la caisse est un moment heureux, les prix sont ridiculement bas. 

Notre chauffeur est encore en bas à attendre un éventuel changement de programme, mais le prenant à contre-roue, nous le laissons en plan. 
Le petit resto avec une devanture attrayante ne nous avait pas convaincus le premier jour. Nous y étions allés trop de bonne heure et rien n'était encore prêt. Par contre à l'heure du repas les tables du Green Cabin sont prises d'assaut par une clientèle de locaux, d'expatriés et de voyageurs un peu perdus dans le quartier. Le rice&curry est bon et varié, tous les plats qui passent sous notre nez le sont tout autant appétissants. Pour aussi peu que 1200 Rp, nous avons droit à deux curry à volonté, deux desserts excellents, quatre bouteilles d'eau gazeuse et du thé. Une adresse que je recommande, d'autant qu'elle est située exactement entre la boutique de thés et Barefoot, de l'autre côté de Galle Rd. 

Tient justement puisqu'on en parle, Barefoot... L'immense magasin ne finit pas de nous surprendre. Alors que nous croyions avoir tout vu, je suis curieux de savoir ce qu'il y a de l'autre côté de ce couloir. C'est rempli d'objets magnifiques que nous voudrions tous ramener, des sculptures en pierre ou en bois, des lampes à huile à l'ancienne, des tissus, des cloches en bronze, des livres d'art, de cuisine, de Bawa... Donnez-moi un budget illimité et un DHL ! 
Cachée bien à l'abri du bruit de la rue et des vociférations de la circulation monstrueuse, une terrasse ombragée gargouillant de quelques fontaines, nous propose une pause. Le service est à la hauteur du luxe de la boutique, mais les prix sont très corrects. 
Une escale à ne pas manquer lors d'une visite incontournable dans ce temple de l'artisanat chic et de bon goût. Sinon y a Laksala. 

Hé bien, notre programme touche à sa fin. Il est encore assez tôt, nous sommes heureux de nos achats, et comme il nous reste du temps, nous décidons d'aller jeter un tout dernier coup d'œil au grand centre commercial à cinq minutes de marche du Barefoot, MC (Majestic City) qui, d'après notre guide recèle une boutique de thés que nous ne connaissons pas. Mlesna Tea Center, en voilà une boutique de luxe avec un service à la hauteur de sa décoration ! Nous sommes tout de suite pris en charge par une magnifique hôtesse qui nous explique les différents thés, leurs prix, leurs provenances, et tout ce que nous aurions aimé apprendre un peu plus tôt. Leurs boîtes sont splendides, mais le thé en vrac est tellement moins cher et prend beaucoup moins de place. 
Devant nous, des Chinois hurlent comme des possédés lorsqu'ils apprennent le prix de leurs achats. La dame hystérique veut en acheter encore plus, mais ce qui semble être son mari la modère un peu. Tient, ils me rappellent quelqu'un...

Là, c'est officiellement terminé. La journée d'emplette vient de trouver un terme pour le moins heureux et nous décidons de rentrer ranger toutes ces merveilles. La climatisation de la chambre sera comme un baume sur notre épiderme, la tension accumulée aujourd'hui se dissipe dans un bref nuage de vapeur. 

Pour ne pas récidiver le triste souper du premier soir, maintenant que nous connaissons les tendances culinaires et les appellations étranges des restaurants, nous cherchons un petit comptoir derrière lequel est ouvert une salle surchauffée meublée de quelques tables branlantes et de chaises en plastique graisseuses. Le Serendib est à peine à quelques minutes de marche de notre hôtel, il était fermé lors de la fête de l'Indépendance le jour de notre arrivée. Nous sommes les seuls visages pâles dans ce petit boui-boui, accueillis avec bonhommie par le patron qui nous trouve une belle table sous un ventilateur suffocant et nous sert deux grands verres d'eau du robinet. Nous y préférerons de l'eau gazeuse en bouteille. 

Nous commandons nos derniers hopper aux œufs et des kottus rotis. Le cuisinier affairé aux hopper est en nage. Il jongle avec ses poêles bombées sur plusieurs flammes de propane qui éclairent de leur lueur bleutée son visage ruisselant. Nous avons chaud dans la salle, je n'ose imaginer la température qu'il fait derrière cette usine à gaz. En face de lui, de l'autre côté de l'entrée, c'est monsieur kottu qui cingle sa plaque chauffante de ses deux grosses lames. 
Telles des rafales de mitrailleuse, il sectionne les crêpes les mélangent avec les légumes, y verse de la sauce, tambourine encore comme un sourd et d'un coup de lame magique ramasse le résultat de ses efforts pour le glisser dans une assiette. 
Le Sri Lanka, c'est beaucoup d'odeurs et énormément de bruits. 

Nous avons mangé plus souvent qu'à notre tour des hoppers et des kottus, mais là c'est le summum. Les hoppers sont exactement comme ils devraient être et qu'ils n'ont jamais vraiment été. Très croustillants sur les rebords, épais et bien cuits au fond, avec un œuf cassé dessus, juste coulant. C'est simple, mais parfaitement exécuté. C'est comme faire une omelette ; très peu d'ingrédients, une recette simple, mais ça peut être tout à fait immangeable... 

Le kottu roti est lui aussi à se damner. Pour une fois, il n'est pas sec et étouffant. Bien épicé, piquant juste comme il faut. Nous demandons la pâte de piments, le chili paste, qui elle aussi se révélera de premier choix. Ça étonne toujours les Srilankais lorsque nous demandons cette fameuse pâte, qui n'est jamais la même d'un établissement à un autre. Elle peut être faite de crevette ou de poisson séché (les petits sprats), mélangé aux piments et à des épices. C'est à la fois marin, sucré et épicé, mais toujours délicieux. 
Repus mais gourmands, nous ne pouvons résister à l'envie de commander deux hoppers natures supplémentaires que nous badigeonnerons de pâte de piments.
Nous remercions sincèrement les cuisiniers de nous avoir offert les meilleures versions de ces deux plats emblématiques. Avec deux ginger beers, ce festin nous auras couté 410 Rp (3,50$) ! Nous finissons le volet culinaire de notre voyage sur une très bonne note. 

La nuit va être courte. Le taxi est réservé pour 3 heures 30, et le sommeil sera difficile à trouver. 

Heureusement, le voyage n'est pas fini. Demain, nous serons en Thaïlande et irons passer quelques jours sur une plage qui risque cependant, d'être un peu plus chargée que celle de Bentota...

Toi je vais te regretter ! ♥



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Samedi 22 février – Galle-Bentota

Il est 6h45, nous accompagnons les filles au coin de la rue pour leur dire au revoir avant leur dernier voyage en direction du nord de Colombo. Demain matin, elles doivent prendre un avion en direction de la France. Nous avons passé 10 jours avec elles et un lien s'est bien évidemment créé. 

Voyager en groupe peut présenter des avantages lorsqu'il s'agit de négocier le prix des chambres ou surmonter les galères inévitables. Passer plusieurs journées ensemble, se raconter nos différentes aventures de vie, échanger des trucs et astuces, avoir le courage de franchir les portes des maisons s'est fait plus facilement en groupe. 

Notre aventure commune de l'ascension de l'Adam's Peak et surtout l'humeur et les caractères compatibles de nos compagnons de route ont fait de notre rencontre une réussite de tous les jours. À notre surprenant et adorable ami coréen Woo, à l'infatigable et curieux Youcef, au serein voyageur Alex, à Fanny ''Dion'' qui a presque surmonté son dégoût des draps douteux et à ma ''fille'' la calme Tiphaine aux yeux bleus, nous tirons notre chapeau et disons un énorme merci pour tous ces échanges géniaux. 
Nous leur souhaitons à toutes et tous d'autres magnifiques voyages, de belles rencontres, et serons heureux de leur faire découvrir notre Belle-Province.  

Sept heures, il est temps de nous dire adieu, et bon voyage. C'est la séquence émotion, alors nous les renvoyons vite fait dans la cohue de la gare routière et retournons à notre chambre. Ça fait bizarre de se retrouver en tête à tête. 

Le Serendepity nous accueille pour notre dernier repas à Galle. Je me gâte avec un hopper aux fruits débordant de mangue, banane et ananas recouverts d'un filet de miel et commande un curd, dont je suis devenu dépendant. 
De l'autre côté de la rue, un marchand de poisson apprête des filets sur une planche posée à même les pavés, tout en offrant les entrailles à un chat qui connaît le truc. 

Un bol carré rempli de quatre grosses cuillerées de curd arrive, accompagné d'un petit pichet de kithul treacle. J'y plonge ma cuillère, la porte à ma bouche et entends une musique céleste.   

En fermant les yeux, je vois très nettement l'image d'un Paradis idéalisé comme sur les images de notre enfance. Un Jésus lumineux et souriant, sexy dans sa robe blanche immaculée nous accueille, les mains tendues. Des brebis sautillent autour de Lui dans un décor de carte postale... Je viens d'offrir un orgasme à mes papilles gustatives ! 
Ce curd est un condensé de ce qui peut se faire de meilleur en matière de...curd. Il est onctueux, frais, fond en bouche comme un nuage de plaisir. Le kithul apporte son sucré d'arbre, comme un très bon sirop d'érable, ce petit-déjeuner est une réussite totale. 
N'importe quelle facture fera l'affaire.  

Le serveur m'explique d'où vient ce curd, je ne comprends rien si ce n'est que c'est un produit spécial, genre qualité supérieure. Suprême. 
Je peux sans hésiter affirmer que le Serendepity offre le meilleur curd de tout le Sri Lanka.  

Il est temps de plier nos affaires et d'aller prendre un bus en direction du nord. La gare de Galle est un point très important de passage, les départs sont nombreux et variés. D'ici partent des bus directement pour Colombo via la toute nouvelle voie rapide, à l'intérieur des terres. Ils mettent en général 1 heure à 1 heure 30 pour rejoindre la capitale. Mais, nous nous arrêtons 65 kilomètres avant la métropole et prenons le bus lent qui longe la côte. 

Pour 85 Rp en une heure et demi, nous sommes à Bentota et cherchons immédiatement une chambre. Une affiche indique le Serena bar, restaurant and hôtel où, après une rapide négociation et un simili-faux départ nous arrivons au prix de 3 500 Rp. Trois nuits plus tard, lors du règlement, plus personne ne se souvient du prix offert et je confirme que nous avions décidé de 3 000. Il n'y a plus de petites économies...  

Cet endroit est sympathique en bord de rivière, qui est en réalité un fleuve et surtout le personnel nous aimera beaucoup plus que leurs clients habituels. Depuis Galle, les stations balnéaires au sud de Colombo sont littéralement envahies par les Russes. Meute touristique vociférante et autoritaire qui exige et ne remercie jamais, ils seront bientôt honnis de tous s'ils n'apprennent pas rapidement les bonnes manières. En fait non, ils sont déjà pas mal détestés, leur simple évocation fait soulever les sourcils et disparaître les sourires des plus endurcis des commerçants Srilankais. Nous constatons par nous-même que leurs manières sont haïssables, je serais personnellement parfaitement incapable de faire le boulot des serveurs qui ont à faire à cette clientèle, que ce soit ici où, comme nous le verrons dans quelques jours, en Thaïlande.  

Nous quittons l'endroit à la recherche d'informations et éventuellement d'une piaule moins chère. En nous perdant dans les chemins du bled, sans plan ni renseignements, nous tombons sur un petit restaurant salvateur. Nous commandons deux riz frits pour moins de 3$. Nous ne nous attendions pas à recevoir deux grands plats de riz aux légumes, qui eurent pu nourrir une famille affamée.  
Rassasiés, nous roulons jusqu'à la plage immense et vide où nous poserons nos corps pour le restant de la journée. Les vagues sont nettement moins imposantes que dans le sud, l'eau est chaude et le sable doux à nos pieds.  

Le gazon parsemé de chaises longues de l'hôtel Avani nous nargue de son opulence, mais la moyenne d'âge et l'attitude des clients nous confortent dans le choix d'un paréo douteux et d'une croûte de sable collée à la peau.  
L'hôtel est magnifique avec son interminable toit en tuiles rouges. Il est l'œuvre du très célèbre et immensément prolifique architecte Srilankais Geoffrey Bawa.  Le gardien regardera ailleurs lorsque nous irons nous rincer à leur très agréable douche après notre baignade.  

Épuisés par une autre superbe journée de voyage, nous regagnons notre hôtel d'où nous ne bougerons plus.

Initiés par Woo au fameux Korean Power

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Samedi 15 février – Ella - Uda Walawe, un safari et un souper très festif

Cuisson des hoppers
Hier soir en discutant avec notre jovial propriétaire, nous avons plus ou moins conclus d'un contact à prendre avec un de ses amis au parc Uda Walawe. Notre programme initial est de dormir à Embilipitiya et de faire le safari le lendemain matin de très bonne heure. 

Une fois nos sacs bouclés, il est temps de prendre quelques forces avant le bus de 8h30. Nous nous attablons au Curd Shop et passons les commandes. 
Il semblerait que ce matin beaucoup de monde veuille quitter Ella et que, pour faire bonne mesure, le personnel de service soit un tout petit peu dépassé par les six tables pleines qui passent leurs commandes en même temps. 

Dans ces circonstances, il vaut mieux aller au plus simple. Un bon curd aux céréales avec un thé et l'affaire est dans le sac. Mais tout le monde n'est visiblement pas du même avis. À ma droite, André commande un English breakfast complet, en face de moi Tiphaine n'aura qu'à la dernière seconde son curd aux fruits qui avait fini dans les oubliettes de la mémoire du serveur, Alex sera encore frustré de ne pas avoir son Sri Lanka Breakfast que l'on doit commander une heure avant, et Fanny hésite encore. Le temps lui n'attend pas et continue inexorablement de filer, et le bus vers notre prochaine destination à approcher. Des clients arrivés après nous reçoivent leurs commandes avant nous, au coin de la route des gens commencent déjà à s'installer avec leurs gros sacs. On est en vacances, mais la route pour Uda Walawe est longue et l'est encore plus lorsqu'il n'y a plus de places dans le bus. À 8h25 André reçoit enfin ses fruits que nous avons demandés dans un sac à emporter, nous payons, bisous, bye-bye. 

Nous descendons les quatre marches du resto et allons rapidement à l'arrêt où des dizaines de personnes piaffent d'impatience. La route à peine traversée, le bus arrive dans notre dos, je crie notre destination au vendeur de billets, il acquiesce, saute du bus, nous ouvre le coffre arrière, nous y jetons nos sacs à dos, montons rapidement et presque sans s'arrêter, le bus redémarre à fond. Nous sommes tous assis, et n'avons pas compris grand chose si ce n'est que nous avons eu un bol phénoménal ! Toutes les autres personnes sont encore sur le bord de la route, elles devaient certainement aller ailleurs. 

La descente dans la vallée est négociée avec célérité. Rouler à tombeau ouvert prend maintenant tout son sens. Le ravin à notre gauche nous tend ses bras lugubres, je me concentre sur le coté droit de la route. Nous passons devant la fameuse cascade de Rawana Ella qui, en ces temps de sécheresse n'est guère vaillante. De toute façon, le chauffeur n'a aucune intention de s'arrêter pour faire du tourisme. 

Une ligne droite de cinq mètres lui donne tous les arguments nécessaires pour écraser sans pitié le champignon qui n'en mène pas large. Presque aussitôt les freins sont soumis à un traitement similaire et hurlent leur désespoir, tandis que le klaxon de bateau signale au véhicule qui vient en face de se tasser et à celui que l'on double de freiner. Et hop, encore un autre camion doublé. 
Enfin la route devient plus rectiligne, les montagnes sont derrière nous, la chaleur fait place au petit vent de fraîcheur qui jusque-là nous empêchait de tremper nos vêtements au moindre effort. Le paysage change, la vitesse du bus aussi. Le chauffeur aime les longues lignes droites, ça l'excite comme une cape de matador devant les yeux fiévreux d'un taureau mugissant sur le sable de l'arène. Je revois le film de ma vie, me dis qu'il est trop court et que la fin est vraiment nulle... 

Nous entrons dans la banlieue de Wellawaya, comme c'est écrit sur toutes les pancartes Munchee. 

Munchee est une marque de petits biscuits très pratiques en cas de fringale et sponsorise les commerces en y apposant des pancartes jaunes plus grosses que le magasin avec leur nom et leur adresse. Il est donc assez facile de se repérer pour peu que le bus ne roule pas trop vite, et dès fois ça arrive. En 45 minutes, nous arrivons à la gare routière de Wellawaya. André et Alex décident d'aller faire un tour aux toilettes qui seront classées dans le top 5 des pires du voyage. 
Je demande autour de moi le bus pour Uda Walawe. Un vendeur de pinotes au piment et feuilles de cari (un délice) m'indique un véhicule où il reste de la place, mais qui commence déjà à rouler. Il faut agir vite. 
Je jette mon sac et celui d'Alex dans la soute, suivi par les filles, et cours à la rencontre des compères. Je les vois au bout d'un terrain devisant tranquillement en marchant vers moi. Caché par l'ombre de la bâtisse, ils ne me distingue pas. Et apparemment ne m'entendent pas hurler, contrairement aux autres passagers qui se retournent vers moi et se demandent ce qu'il m'arrive. 

Pas de temps pour la classe ni la honte. Je hurle leurs noms fais des grands signes et enfin, ils m'aperçoivent et se mettent à accélérer, en finissant à la course. André jette son sac avec les nôtres, le bus a démarré. Accrochés à la barre métallique de la porte, nous sautons dedans et trouvons de la place pour nous asseoir. Une finale de jeu télévisé n'aurait pas fait mieux pour tenir en haleine ses spectateurs.

Normalement, le trajet pour Uda est d'une heure, mais une manifestation sur la route à quelques kilomètres de notre arrivée nous obligera à faire un détour. Nous sommes arrêtés en pleine brousse, quelques échoppes occupent le bord de la route et une grosse fumée noire s'élève dans le ciel. Nous pensons d'abord à un accident. Quelques cris se font entendre, mais nous ne voyons rien de plus. Les voitures devant nous commencent à faire demi-tour, le bus avance un peu. Je vois des barricades et quelques pancartes qui me rappellent nos anciens clients du temps où mon papa avait un magasin en face d'une usine SNCF et que les syndicalistes étaient de fidèles clients du rayon gros-rouge-qui-tâche. Une manif. Elle est bonne celle-là ! 

Il faut faire demi-tour, sur cette petite route où les bas-côtés sont excessivement pentus. Après de longues minutes de cris, de gestes, de STOP hurlés en tamoul et cingalais, de roue arrière dans le vide, notre chauffeur réussi enfin à s'extraire de ce bourbier. Nous craignons de devoir retourner au point de départ, mais empruntons un petit chemin poussiéreux qui longe la route à l'intérieur des terres. 
Un chemin compliqué pour une voiture, mais ça ne semble pas effrayer notre conducteur, ni celui du bus qui vient en face de nous. Des passagers descendent pour déplacer un gros tronc d'arbre, les carlingues se frôlent sans jamais se toucher, les manœuvres sont lentes et précises, quand il le faut ces chauffeurs sont très délicats.

Finalement, après une bonne heure nous débouchons sur la route, laissant derrière nous fumée noire et revendications. Et, en à peine 15 minutes, nous arrivons devant l'entrée du parc d'Uda Walawe. Il est 11 heures 45, nous ne savons pas très bien quoi faire puisque le bus continue vers Embilipitiya où nous avions envisagés de dormir. Nous descendons, persuadés que nous allons trouver un logement dans les parages. À peine débarqués un grand gaillard enveloppé dans un polo identifié Crocodile quelque-chose nous demande si nous venons d'Ella. 
C'est la personne que notre barbu et souriant propriétaire a appelé hier soir. Il nous demande si nous voulons visiter des chambres non loin et propose de nous faire faire le safari en fin d'après-midi. Tout s'enchaîne trop facilement aujourd'hui, alors nous profitons de la chance qui nous sourit pour accepter sa proposition. Nous montons à l'arrière de son pick-up 4x4 flambant neuf et partons à fond en direction de l'ouest. Un grand coup de volant et un freinage dans la poussière de cette caniculaire fin de matinée nous signale que nous sommes arrivés. 

Un grand monsieur chauve, réplique vivante de Gandhi, nous accueille et nous fait visiter les chambres. Grandes et presque propres, elles sont négociées à 1500 Rp pour une nuit sans la clim, et il se propose même de nous concocter un délicieux rice&curry aux légumes, arrosé à l'arak pour le souper. 
Si c'est pas du bonheur, ça y ressemble... 

Nous posons nos affaires, le chauffeur nous demande si nous avons faim et nous emmène dans son gros camion à 1 minute de là vers une cantine dont le personnel est aussi souriant que le masque funéraire de Staline. Personne ne daigne venir s'enquérir de nos commandes, alors je me lève et vais me servir dans le frigo de boissons. 

Madame Hopper
Une charmante dame se place dans son petit kiosque, entouré de ses bonbonnes de propane et commence à nous faire cuire des hoppers. Ceux-ci sont excellents et nous en mangeons en quantité industrielle. Hélas, ça ne suffira pas à la dérider et nous découvrons nos premiers Srilankais sans sourire. Nous ne sommes pas surpris outre-mesure, dans deux guides différents il est indiqué que les gens du cru ne voient les touristes de passage que comme des gains éventuels et qu'ils ne feront pas de gros efforts pour être agréables. 
Je confirme. 

Nos fières Bretonnes ne peuvent plus arrêter d'enchaîner les hoppers, ces petites galettes bombées, servies natures ou remplies au choix d'un œuf, de nouilles ou de fruits, souvenir de leur Armorique natale. Rassasiées et heureuses, elles libèrent la cuisinière qui peut enfin retourner à son salon/cuisine/chambre où ses enfants et son gendre ont les yeux rivés sur un écran de télévision blafard dans lequel des couples amoureux chantent et dansent dans des tenues étincelantes. 

Nous revenons à pied à notre demeure, il nous reste un peu plus d'une heure avant le départ du safari. Le simili-Gandhi ne nous parle plus, ni même de nous regarde. Il fume tranquillement dans son salon en louchant sur un match de cricket sans s'occuper de nous. Ce qui nous laisse tout le temps nécessaire pour vaquer à nos occupations, et discuter de la suite du voyage puisque nous gagnons une matinée. 

Enfin à 14h30 le chauffeur arrive et nous libère du vieux bonhomme grincheux. Nous sommes installés sur les banquettes du pick-up en route vers le parc, le vent chaud nous apporte un semblant de fraîcheur, mais dès que le véhicule s'arrête le soleil nous rappelle sa présence. Nous payons le chauffeur et l'entrée du parc et embarquons un guide qui va nous accompagner pendant tout le safari. 

Le parc national d'Uda Walawe couvre plus de 30 hectares et abrite de nombreux oiseaux, quelques 500 éléphants, plus d'un millier de crocodiles, des paons, chacals, buffles d'eau, et quelques léopards. Ces derniers sont si peu nombreux que nous savons d'ors et déjà que nous avons une infime chance d'en apercevoir. 
Guêpier d'Orient
Le guide est sympathique (ça fait du bien) et dès l'entrée du parc, nous tombons sur un éléphant. Probablement un figurant qui s'attend à recevoir des bananes que quelques imbéciles aiment à donner au travers des barrières électriques en dépit de tout bon sens. Notre guide arrête le véhicule à coups de pièce de monnaie frappée sur le cadre de la bâche du pick-up, nous fait découvrir ici un caméléon, là un guêpier d'orient fondant sur ses proies agiles. Un peu plus loin des buffles d'eau aux cornes immensément impressionnantes trempent dans un marigot tandis qu'une petite famille de chacals prend le frais sous l'ombre salvatrice d'un figuier. 
Nous croisons peu d'autres véhicules, et pouvons à loisir nous arrêter pour observer la faune sauvage. Une harde d'éléphants dévore un petit coin de forêt. Ils sont imposants et pourtant extrêmement silencieux. D'un coup de trompe ils arrachent la moitié d'un buisson et enfournent cette méga salade croquante dans leur gueule d'où sort une jolie langue rose et pointue. Leurs grands cils battent coquinement sur leurs yeux jaunes qui nous observent. 

Nous longeons à présent le réservoir qui a donné son nom au parc et qui est devenu un lieu de rassemblement des grands animaux pour l'apéro du soir. Quelques crocodiles, gueule béante, finissent de digérer le dernier repas au soleil. 

Des éléphants ados testent leurs hormones en se poussant de la trompe comme deux écoliers qui font semblant de vouloir se battre pour mieux impressionner leurs copains dans la cour d'école. Je pousse, tu pousses, mais on se frappe pas, ça fait trop mal. 

De l'autre côté du plan d'eau, un grand mâle expose ses défenses, le guide nous informe que c'est assez rare et contredit du coup son affirmation concernant l'absence de braconnage dans le parc. Je lui avais posé la question un peu plus tôt et il m'affirmait que ça n'existait plus, car les gardes étaient très vigilants. Ce dont je doute un peu, car le parc est grand et les barrières électriques ne font pas peur aux humains. 
Nous distinguons quelques formes qui se déplacent rapidement dans l'herbe sèche. Non, ce ne sont pas des léopards qui doivent faire une sieste dans un arbre, mais probablement des chacals dont nous ne distinguerons que la frêle silhouette. C'est un peu plus facile de trouver un éléphant dans cette brousse. Des paons filent devant notre véhicule en faisant onduler leur immense queue prétentieuse. Leurs cris sont caractéristiques, ils sont toujours à la recherche de Léon. Si vous ne connaissez pas le braillement du paon, cette dernière allusion est absolument sans intérêt. 

Au lieu de prendre à gauche vers la sortie, notre chauffeur tourne à droite, en direction d'un petit groupe d'éléphants. Une grosse femelle, occupée à désherber son petit jardin est intriguée par notre troupe et s'approche tout doucement de nous. En tendant la main, je pourrais caresser son joli front bombé. Son œil nous scrute, sommes nous une menace ? 
De l'avis du guide, elle est maintenant trop proche de nous. Un simple coup de trompe pourrait faire des dégâts, alors il fait un geste dans sa direction en émettant un bruit. Elle fait tranquillement marche arrière pour vaquer à ses opérations de jardinage. De l'autre côté de la piste les tantes et cousines prennent soin du petit dernier qui vient de fêter ses deux mois. Les éléphantes se relayent pour surveiller le curieux petit pachyderme que l'on dirait prêt à s'envoler d'un battement d'oreilles. Elles s'interposent toujours entre l'éventuelle menace et le petit ce qui fait un barrage pour le moins efficace. 

Voir des éléphants esclaves d'un cirque, prisonniers d'un zoo, dans un temple, attaché à une chaine trop courte ou, sur un trottoir de Phuket, gavé de bananes données par des touristes pour quelques sous est une chose. Mais en voir des sauvages en liberté en est une autre, et ce bonheur est indescriptible.

Le temps passe vite en bonne compagnie et il est déjà temps de retrouver notre charmant hôte. Nous avons passés presque trois heures dans le parc, et aurions aimé y rester beaucoup plus longtemps. Prendre un cocktail frais au bord du lac, abrités sous des parasols, bercés par les barrissements graves des pachydermes, en contemplant le soleil se coucher sur des pélicans au vol majestueux. Hélas, le trip ''Out of Africa'' n'est pas prévu dans le forfait. 

Retour au Holiday Bunglow comme c'est écrit sur la pancarte. Le chauffeur nous laisse seuls avec monsieur Gandhi qui va nous faire un numéro grandiose de malade imaginaire. À cause d'une sale blessure lors de la guerre de Corée et qui n'a jamais vraiment guéri, il a mal à l'épaule. Gestes éloquents et grimaces de douleur à l'appui il nous fait voir l'éclat d'obus virtuel fiché dans son os, raison pour laquelle il ne peut plus nous faire son rice&curry dont personne ne parle, et pour cause. 

Nous sommes déçus, mais oh miracle, il a une solution. Il nous propose d'aller manger au boui-boui de ce midi, et même d'appeler la matrone pour qu'elle prépare la tambouille. Nous passons commande pour 19 heures et allons enfin prendre une douche. 
À l'heure dite, nous sommes attablés dans la salle à manger et le buffet est prêt. Jamais personne ne s'inquiète de nous, alors nous allons nous pourvoir en boissons fraîches dans le frigo et commençons à nous servir au buffet où la nourriture est présentée dans de beaux gros bols en terre cuite. Riz blanc, dahl, haricots, légumes divers et darnes de poissons flottants dans leur sauce sont au menu. On dirait que ça date de midi, en fait, je crois bien que la cuisinière ne s'est pas trop foulée et a simplement réchauffé les plats déjà au menu de la semaine. Il n'empêche que c'est très bon. 

Nous commandons quelques hoppers à l'œuf et nous régalons en devisant de cette folle journée. Un groupe de locaux investi le buffet et boulotte nos restes, il m'est avis que ceux-ci ne payeront pas pour leur souper... La télé passe bruyamment une sitcom d'un intérêt proche du zéro absolu, (pour rappel -273,15ºC) où un gros moustachu en débardeur moulant jaune assez peu viril,  tente de séduire une brunette à peine pubère. Le papa n'est pas vraiment content de cette situation et le fait bien comprendre au moustachu en roulant de gros yeux. S'ensuit un quiproquo avec le fiancé officiel de la jeune ingénue qui se tortille les mèches de cheveux en poussant quelques soupirs langoureux. Nous on a pas aimé mais les serveuses ont carrément trippé, je crois même que la petite a écrasé une larme sur sa joue rebondie.

Nos sourires s'effacent lorsque la facture arrive. Une somme astronomique au vu des prix payés les jours précédents et de ceux pratiqués en général dans le pays. Nous demandons le détail, mais le peu d'anglais que marmonnait la dame vient de disparaître comme une pelletée de neige sur une plage du sud et la communication devient impossible. 
Fi des arnaques et des arnaqueurs, nous rentrons coucher nos carcasses vidées de leur énergie. À peine allongé, le courant est coupé. Le salvateur ventilateur du plafond s'arrête, il fait une chaleur épouvantable. Soupçonnant Grincheux de vouloir faire des économies, je sors de la chambre et réenclenche le disjoncteur. Le ventilateur peut recommencer à brasser l'étuve dans laquelle nous dormirons finalement très bien.

Martin-pêcheur

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Vendredi 7 février – Kandy et ses attractions

Une nuit parfaite, sans moustiques, à température idéale. 

Au moment de partir pour notre découverte des attractions kandiennes, nous tombons sur notre aimable propriétaire qui nous demande notre programme de la journée et ce que nous envisageons de faire dans les prochains temps. 
Je lui explique ce que nous avions prévu et je vois bien à sa tête qu'il va me faire une proposition que je pourrais toujours refuser. 

Il me dit de ne pas réserver le train ce matin pour Hatton, et d'aller faire un tour dans le nord du côté du Triangle Culturel. C'est effectivement un incontournable que nous aurions raté et ce serait une hérésie pour ce charmant monsieur. Soit, changeons nos plans, on est plus à un changement près. 

Je lui demande où trouver des épices de meilleure qualité que celles qui sont importées de Chine que l'on trouve au marché. Ce n'est pas compliqué j'ai l'impression d'être dans un marché provençal avec des herbes du même nom qui viennent de Turquie et de Grèce, poussière et sable en prime. 

Notre hôte a justement un ami d'enfance qui tient un jardin d'épices et c'est dans ce genre d'endroit que l'on trouvera la meilleure qualité. Il me dit aussi que ce n'est pas le seul jardin et que nous en trouverons plusieurs sur notre route. Il ne nous force à rien, c'est appréciable. En plus ce jardin enchanté est sur le trajet du jardin botanique où nous avions prévu une visite. Il nous appelle un tuk-tuk qui pour 500 Rp va nous emmener à 5 km pour notre première visite. 

Accueillis par un jeune homme nous découvrons, sentons et dégustons toutes sortes de feuilles, écorces et racines. Les explications sont simples et concises, il nous apprend l'utilisation concrète de ces plantes dans la médecine ayurvédique et dans la cuisine locale, puis s'amuse à me badigeonner le bras d'une crème naturellement dépilatoire. 

Une noix de muscade tombe à nos pieds d'un arbre gigantesque que la mère de sa grand-mère de son arrière grand-maman a planté un soir de pleine lune. Et voilà déjà un souvenir de moins à acheter ! 
En plus d'être une de mes épices préférée, la muscade est extrêmement photogénique tout enrobée de son délicat macis rouge dentelé et brillant. 
La visite se termine par une réunion Tupperware, où sagement assis sur des chaises nous nous étonnons de l'invraisemblable pharmacopée de cette médecine ancestrale. Des lotions pour empêcher les cheveux gris, des crèmes pour toutes sortes de maladies de peau, des huiles infusées de 25 plantes pour les sinusites, des pilules pour le cholestérol, de la poudre pour blanchir les dents, l'incontournable aphrodisiaque à base de racines et de baies, il me les faut tous ! 

Enfin presque tous, j'aime la couleur de mes cheveux j'aimerais juste qu'ils repoussent, mais il n'a rien pour cela, ce n'est pas le département des miracles et pour ce qui est de la fabrication des bébés, je laisse ça aux professionnels. 

L'entrée du jardin botanique est facturée 1000 Rp. J'imagine que le prix n'est pas le même pour les locaux qui sont légion à se tenir la main sous les figuiers centenaires.
Les bosquets de bambous géants qui nous accueillent dès l'entrée forcent le respect. Les troncs se perdent dans le ciel immaculé et le grincement qu'ils font en se frottant les uns sur les autres au gré de la brise est irréelle. Tout est très calme ici, nous sommes loin de l'agitation dantesque qui règne sur la route. 
Le parc offre un paysage très varié et quelques bestioles viennent animer les cocotiers géants. Nous traversons des palmiers de collection, un petit jardin de plantes médicinales, contournons le lac asséché que seul un inquiétant serpent fréquente encore, et sommes accompagnés par de drôles de petits singes coiffés comme des pages de François Ier. 

Le mâle dominant couvre toute femelle à sa portée mais s'assure auparavant que la dame est propice à ses faveurs. 

Monsieur Sans-Gêne se place de façon à inspecter la carrosserie arrière de la belle, tripote un peu le pot d'échappement et sans autre forme de procès y fourre son nez et sa langue. Si le fruit est mûr, la saillie s'ensuit, sans amour ni tendresse, un petit coup de ça-va-ça-vient et hop la vie continue, madame ne semble pas choquée et monsieur fait le crâneur. 

Une odeur nous signale que nous approchons d'une zone à grand risque de chute de fientes. Effectivement, les cimes des arbres de toute une partie du nord du parc sont entièrement couverts de milliards de très grosses chauve-souris. 
Ça sent la grotte pas fraîche et je me pose une question existentielle, est-ce que le caca des chauves-souris leur coule sur le corps vu qu'elles sont accrochées la tête en bas ? 

Un jardinier arrache une branche et frappe violemment sur le sol. Je me demande ce qu'il peut bien faire jusqu'à ce que j'entende et vois toutes les bestioles poilues s'envoler de l'arbre sous lequel le forcené s'agite. Bien entendu il vient rapidement me voir pour une rémunération à la hauteur de sa performance et semble fort contrit lorsque je lui tends un billet de 20 Rp tout froissé. 
Un peu plus loin je me propose de faire de même et de quêter l'argent pour payer le bus du retour à Kandy, mais les arbres sont à présent vides de roussettes et de toute façon je crains de m'attirer les foudres du vieillard fâché. 

Parce qu'elle m'a grossièrement doublé alors que c'était mon tour de monter sur le petit pont suspendu, je m'efforce de bien marquer la cadence en marchant au pas. Je réussis à faire balancer l'étroite passerelle histoire de laisser un souvenir impérissable à la dame qui semble souffrir d'acrophobie et, lorsque sa couleur atteint le blanc fluo je me penche par-dessus la frêle balustrade en lui faisant un délicieux sourire. 

S'il y a bien un endroit touristique c'est ce jardin botanique, alors de toute évidence c'est ici que nous allons enfin trouver des cartes postales à envoyer. Depuis notre arrivée, hormis les cartes du Barefoot à 3,50$, nous n'avons trouvé que de vieilles images décolorées aux coins tout racornis. Et bien non, même ici tout est hideux. Alors à ceux qui s'attendaient à recevoir une carte, nous nous en excusons sincèrement, il reste les photos, je peux toujours y mettre un petit mot à votre intention. 

Par contre, la serre des orchidées est une pure merveille. Je me délecte d'observer ces fleurs sublimes et si photogéniques. De la plus délicate à la plus imposante, toutes ces fleurs explosent de couleurs vives et d'ingéniosité pour piéger les insectes pollinisateurs.

Le retour vers Kandy se fait de la façon la plus simple et la plus économique. Juste à côté de la sortie du jardin il y a un arrêt de bus. Il suffit de faire signe en secouant la main à plat vers le sol pour que le chauffeur s'arrête dans un hurlement de freins épuisés et un épais nuage de poussière. 
La porte arrière est en face de nous, nous sautons dans la cabine et miraculeusement deux places sont libres juste en face. Il nous en coûtera 17,50 Rp (0,14$), je n'en reviens toujours pas du prix des transports en commun. 

Nous sommes promptement éjectés hors du bus devant le marché où encore une fois le rayon des viandes lève le coeur. Je ne suis pas spécialement dédaigneux, mais il faut être fait fort pour circuler dans ces allées sans éprouver un fort sentiment de dégoût. La dernière fois que j'ai eu cette sensation c'était en Égypte où les bosses des dromadaires trônaient au milieu de têtes de vaches, leurs entrailles fétides exposées aux nuées malsaines de voraces mouches vertes. En apnée totale depuis trop longtemps je sens mon corps m'abandonner, il faut vite s'extraire de ce calvaire. Heureusement nous commençons un peu à connaître les environs et rapidement nous regagnons l'air libre et le soleil. 

L'heure culturelle est arrivée, nous allons visiter le fameux Temple de la Dent. Rien à voir avec un regroupement de denturologues, cette dent appartenait à rien de moins que le célèbre Bouddha. 

Pour la petite histoire, au XVIe siècle, les Portugais ont dérobé la dent, l'ont emmené jusqu'à Goa en Inde et l'ont brûlé en faisant la fête autour de l'immense brasier, histoire  de faire bisquer les Sri Lankais. Mais ceux-ci avaient prévu le coup de traître des colons et avaient remplacé l'originale par une copie.

Nous franchissons le portique de sécurité très sérieusement gardé par un militaire moustachu, qui depuis le terrible attentat de 1998 ne laisse plus passer personne sans le fouiller et vérifier l'intégralité de son sac. C'est aussi le moment de se parer d'un sarong, car les jambes et les épaules nues sont interdites. 
Pour s'assurer du sérieux de la pose, le jovial moustachu nous lève le t-shirt par-dessus la tête et nous ceint de ce bout de tissu comme si nous étions destinés à être momifié et ainsi cacher nos gambettes. 

À la billetterie nous payons les 1000 Rp et laissons nos chaussures à l'employé voisin. Mais c'est quoi l'idée de poser du pavé noir sous le soleil lorsque tout le monde doit se balader pieds nus ?
Rapidement, en sautillant grotesquement nous entrons dans les murs du temple bouddhiste. Quelques guides essayent de nous vendre leurs services, mais un sourire et un No Thank You suffisent à les éconduire. 
Au Sri Lanka tout le monde essaye de vous vendre quelque chose, taxi, tuk-tuk, colifichets, guides, mais personne n’insiste lourdement. Il suffit de faire un non de la main avec le sourire et l'affaire est close. 

Nous pénétrons dans le lieu saint où est gardé la copie de la Dent, que nous ne verrons pas, et sommes immédiatement envahis d'une ferveur intense. Les gens prient sans s'occuper de nous, ils murmurent des invocations, les yeux fermés et les mains jointes. 

L'air est saturé d'ondes positives, la fraîcheur des lieux et les rayons du soleil traversant les persiennes ajoutent à la magie. Dans une autre salle, deux moines en robes safran sont en train de bénir des visiteurs, bouddhistes ou non en leur accrochant un bout de ficelle blanche autour du poignet. 
Demain nous prenons l'autobus régulier pour aller à Dambulla, je pense qu'il est plus que recommandé de passer entre les mains de ces moines, une petite aide spirituelle ne sera pas de trop. 

Je tends mon poignet droit à l'aimable monsieur, il me noue plusieurs tours de ficelle en psalmodiant quelques incantations divines. Il m'émeut, je lui fais un beau sourire et le remercie en joignant mes mains avec un regard que j'espère respectueux et fervent.

Nous entendons des chants venant de la salle de la Dent. Nous montons voir ce qui se passe et assistons à un instant privilégié de prières de moines et de nonnes assis face à l'autel. Un chœur de voix entonne des chants très doux. Moi qui pensais avoir atteint l'apogée de mon émotion avec le moine à ficelles, me voilà complètement figé devant ce spectacle. Les chants entrent dans tout mon corps et en fermant les yeux je suis transporté vers quelque chose d'inexplicable. Avant de sombrer dans la dévotion totale, de me raser la tête avec un vieux Bic jetable et de me vêtir d'une robe orange je quitte cet endroit avec respect et à reculons. 

Nous visitons la salle où est exposé Rajah, le dernier éléphant du temple qui y vécut 50 ans et fût consacré par le moine supérieur, ce qui est un fait suffisamment exceptionnel pour qu'ils aient décidé de le naturaliser. 

À la sortie du temple se tient un café, qui propose un expresso fameux, à presque 5$ ! 
J'en reparlerais, mais le Sri Lanka, en dehors de son transport en commun et du Rice and Curry, n'est pas une destination très abordable. Dans quelques années voir des routards ''sacs à dos'' deviendra une attraction... 

Le café était la grande richesse de l'île avant qu'une maladie ne détruise tous les plants. Au même moment les colons anglais introduisirent le thé d'Inde, qui prit rapidement la place des défunts caféiers dans les montagnes. Depuis quelques années le pays produit environ 3 tonnes de robusta et celui-ci est d'excellente qualité. Il y a cependant peu de chances qu'il ravisse la place des thés qui ont depuis conquis la planète. 

À 17 heures nous allons voir un spectacle de danses kandiennes qui sont, paraît-il fort réputées. Le spectacle a lieu au nord du lac dans une salle paroissiale où se sont entassés des centaines de touristes arrivés avant nous parce qu'ils avaient eu la bonne heure. Par chance nous trouvons de la place à la mezzanine et je joue le jeu des touristes chinois et nippons en tirant une chaise et en m'installant presque sur les genoux d'un monsieur qui prenait de toute façon trop de place. Forcé de se pousser il me sourit jaune et doit déménager son matériel de technicien de cinéma. Oui cher, je vois très bien, merci beaucoup de votre sollicitude.

Pendant une heure nous avons droit à des démonstrations de danses qui ont fait la réputation des artistes de Kandy et des quelques danses du sud de l’île. Danse du cobra, du paon, de l'oiseau Garuda vainqueur du cobra, danse Raban qui consiste en des exercices d'habileté avec des assiettes virevoltantes, le tout accompagné par le rythme des tambours et des chants. 

Pour terminer en beauté, deux pyromanes se frotteront les corps, la bouche et la langue avec des brochettes enflammées et finiront en transe en marchant sur un gros barbecue rempli de braises rougeoyantes. Un spectacle qui vaut le coup d'être vu, d'autant qu'il n'y a pas grand-chose d'autre à faire le soir à Kandy. 

Le soleil lance ses dernières rougeurs sur les eaux calmes du lac et le ciel commence doucement à s'éteindre dans une palette de couleurs pastels, signe qu'il est temps de trouver une table et un bon repas. 

Un petit resto local où il n'y a aucun touriste, mais beaucoup de gens qui mangent avec leurs mains nous attire. À l'entrée un jeune cuisinier finit de cuire de gros bols en pâte et à côté des espèces de tagliatelles sont prêtes à être mélangées avec la garniture de son choix. Le bol se nomme Hopper et peut être servi nature, avec un œuf ou des légumes. 


Ce que nous pensions être des pâtes sont des lanières de kothu roti, à base de crêpes épaisses roulées et réduites en lanières. Elles sont ensuite grillées et garnies avec les ingrédients de votre choix, et étant donné le chapitre sur la viande, pour nous ils seront toujours végétariens. 
Certains hachent les lanières avec les ingrédients pour fabriquer une espèce de riz frit extrêmement consistant. Prière de ne rien commander avant, il serait malvenu de ne pas finir son assiette.

Contrairement à ce que l'on peut lire ou entendre, la nourriture sri-lankaise n'est pas plus piquante que cela. La thaïlandaise l'est bien plus, et au Sri Lanka les cuisiniers jouent beaucoup sur le mélange des saveurs. Feuilles de curry, noix de coco séchée au piment, gingembre, galanga, un peu de sucré, tout est harmonieusement mélangé et la langue devient folle de joie dans la bouche. Il ne faut donc pas confondre épicé et piquant.

Souvent les restaurateurs demandent spicy or not spicy. Jamais il ne faut dire que vous ne voulez pas épicé, à moins d'avoir un estomac de jeune fille délicate et une langue en soie, sinon ce sera fade et le voyage ne sera pas complété. Vous ne recevrez pas les acclamations du jury et aurez raté une expérience pas si dangereuse que cela. 

Au pire, hâtez-vous de commander un lassi ou un yaourt, cela va rapidement éteindre le volcan que vous avez entre les dents. En sortant du restaurant je croise la voyageuse la plus excentrique jamais vue et pourtant j'en ai vu un sacré paquet de fuckés.

Toute de bleu vêtue, arborant un sourire mystique elle suit une ligne imaginaire dont elle ne peut dévier. De toute façon les gens s'écartent, même les tuk-tuk la laissent passer. Dans sa main droite elle tient un grand bâton noir au sommet duquel est fichée une tête de mort...


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