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Jeudi 13 février – Haputale – Ella, en wagon 5éme classe

Ce matin, nous perdons un concurrent. La Corée en mal de ses cerveaux réclame Woo de toute urgence. Il nous quitte donc au petit matin, non sans nous avoir offert un délicieux biscuit de son pays. Nous sommes six à nous retrouver devant un Everest de toasts, d'icebergs de beurre et de bassines de confiture. Mine de rien, le petit se tapait ses 4 ou 5 tartines, on va devoir se surpasser...

Nous décidons de regagner la gare à pied, le train pour Ella passe vers midi, nous avons largement le temps de traîner, et même, oh surprise, de trouver quelques cartes postales un peu moins dégueux que les autres. Le grand gaillard de notre arrivée est là, toujours un peu perché par sa grosse boule de feuilles de bétel coincée dans sa joue rebondie, qu'il suçote avec avidité, il me demande si j'ai réservé une chambre. Je lui dis que oui, que je vais au Sri Lak et lui, de me répondre de ne pas y aller, ce n'est pas bien ! Il m'est avis que sa commission n'a pas été à la hauteur de ses attentes.

Le guichet de vente des tickets fini enfin par ouvrir avec 30 minutes de retard, presque autant que ce train. Il est indiqué sur l'horaire que c'est le slow train, et celui-ci va tenir toutes ses promesses.
C'est avec presque 1 heure et demi de retard que le premier wagon entre en gare, jamais un train n'aura aussi bien porté son nom. On dirait un train de dessin animé, je ne sais même pas si ce genre de véhicule a encore le droit de rouler sur la planète Terre.

Quelques wagons-citernes noirs et sentant fort la possible explosion sont dûment marqués d'un gros DANGER. Suis une série de deux wagons 3ème classe visiblement tous pleins.
N'ayant plus notre leader coréen pour nous motiver, Youcef saisit la première barre qui passe sous sa main, se hisse dans le wagon et disparaît. Persuadés que sa vélocité nous a réservé quelques bons sièges, nous montons tous à sa suite et arrivons face à un couple et leur jolie petite fille blonde qui sont seuls à occuper l'espace.

Un espace empli de piaillements, d'odeur malsaine et de saleté accumulée depuis l'accession au trône de la bonne reine Victoria. Nous sommes dans le 1/3 de wagon-bagages/poussins en boites/boites de fleurs/paquets de revues/latrines donnant sur les traverses...
Nous sommes tellement surpris d'être là et amusés de la tête déconfite du pauvre Youcef que nous ne pouvons que trouver ça drôle. Le plaisir aurait certainement été moindre si le trajet avait duré 4 heures. 

Un ''freineur'' occupe un petit banc recouvert de moleskine, en face de lui André s'est octroyé la place de son assistant. On est loin de la 3ème classe, même de l'hypothétique 4ème, nous venons d'inventer la toute nouvelle 5ème classe, avec odorama en prime. L'exotisme à son paroxysme, nous ne pouvions trouver mieux à part de monter dans la locomotive et de charger la gueule de la chaufferie à grands coups de pelle à charbon.
Notre nouveau compagnon de route ne parle pas très bien anglais, mais nous comprenons rapidement qu'il faut lui laisser de la place pour bosser, c'est-à-dire tourner le frein manuel ou jouer avec la poignée du frein pneumatique si le train arrive trop vite en gare.

Les présentations étant faites, nous pouvons faire le tour du propriétaire. Une vieille cabine bien pourrie sert a à entreposer des marchandises qui aujourd'hui, par chance sont absentes. Seules quelques boites percées en carton émettent une délicieuse odeur de fientes heureusement couverte par les relents de la petite caca-bine dont la porte bat au rythme des virages. Encore faut-il partir...
La soute à bagages ne peut nous éviter de penser à l'un de ces trains en partance vers un abattoir, sauf que ce matin les animaux sont bien silencieux.

Curieux de savoir si le départ s'annonce, nous sautons sur le quai et constatons qu'il n'y de locomotive, ni devant, ni derrière ce mini-train.
Enfin quelque deux heures après l'heure officielle, nous entendons un coup de sifflet, un drapeau vert s'agite, il est temps de grimper dans notre cabine grand-luxe et de quitter la gare.

Nous voyagerons debout face aux portes grandes ouvertes sur un paysage sublime. Tranquillement, nous traversons quelques tunnels et des virages négociés avec prudence, des entrées en gare digne des Frères Lumière et remercierons notre freineur qui empêche quiconque de venir nous déranger. En à peine, 1 heure 15, nous sommes en gare d'Ella, les montagnes de théiers ont laissé la place aux forêts et a un paysage de carte postale autrichienne. Je ne serais pas surpris de voir débarquer une Gretta en läderhosen tonitruant une tyrolienne, les poings armés d'une dizaine de bocks de blonde mousseuse.

Mais non, ce ne sont que quelques tuk-tuk, plus ou moins assidus qui nous attendent sur le chemin de la gare. Nous partons à pied en direction du village, mené par Alex qui est déjà venu ici. En quelques minutes de marche nous nous rendons compte que la guesthouse réservée la veille est vraiment loin du centre du village et rebroussons chemin.
Au passage, un sympathique barbu, nous arrête et nous propose de visiter ses chambres. La bâtisse a l'air neuve, le bonhomme avenant et le nom de Silent Night plein de promesses.
Les chambres ne sont pas trop mal, et surtout, il nous fait un bon prix (2000 Rp pour une double), ce qui est un argument vendeur, surtout ici où les touristes sont bien plus nombreux. La demande est forte, les prix peuvent vite le devenir aussi.
Avec son bonnet sur la tête, notre nouveau proprio ressemble à un nain de jardin et, sans à Robert Hue. Tiens, il devient quoi lui ?

En face, comme le hasard est bien fait, son fiston tient un spa de massage ayurvédique et nous promet un rabais substantiel. Encore un peu meurtris par les derniers efforts physiques, nous décidons de réserver pour le lendemain. Youcef étant sur le départ sera le premier à passer entre les mains de la masseuse ce soir. Son compte-rendu me fera hésiter et finalement, j'annulerais la prestation de la jeune fille Je suis sensible de l'épiderme et pourrais avoir une réaction dépassant mes pensées. Il n'est de massage que le massage thaï !

Nous partons découvrir ce bout de bled accroché au bord de la route. Si Haputale est un trou perché sur une montagne, ici la circulation est plus dense et les camions font vibrer les fondations des maisons poussiéreuses. Mais enfin, je vais pouvoir déguster la spécialité du fameux Curd Shop, j'en rêve depuis la lecture du Lonely et les commentaires élogieux de Philippe de Vienne. Toute une référence culinaire croyez-moi.

Le curd est une espèce de yaourt épais au lait de bufflonne, entre le fromage blanc et la mozarrella, c'est un pur délice. Arrosé de honey, qui n'est pas un miel (celui-ci est appelé Bee Honey) mais un sirop issu d'un palmier nommé kithul, Caryota Urens pour les puristes.
Cette kithul treacle, (mélasse de kithul) délicieuse et très parfumée accompagne avec malice le curd, les roti sucrés ou le thé.
Le résultat de cette attente ? Je suis comblé, et compte bien en profiter maintenant que je sais où en trouver.
Nous adopterons le Curd Shop comme notre cantine officielle durant tout notre séjour à Ella, les jeunes qui y bossent sont super gentils, la nourriture excellente (le cheese roti à eu la meilleure note donnée par Fanny, qui commence à s'y connaître en la matière), et le stress
y est inexistant. Le matin par contre si vous avez un bus à attraper et que l'heure avance, il ne faut pas oublier de préciser que c'est un peu plus pressé !

Nous finirons la soirée dans un bar louche, que même durant mon ancienne vie de marin, je n'avais pas connu. Seuls occidentaux dans cet endroit miteux où la bière et l'arak frelaté coulent à flots, nous sommes accueillis pas des sourires et nos voisins nous font de la place sur un morceau de banc. Par contre, l'arrière-salle est fréquentée par des messieurs pétunant et buvant à même le seau de plage. Nous leur laissons leur intimité avec joie, n'ayant aucune envie de finir bras dessus bras dessous à tremper nos lèvres dans un mélange qui fait rouler les yeux et déparler.

Allons profiter de cette Nuit Silencieuse, et laissons Youcef goûter aux plaisirs du massage ayurvédique.


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Mercredi 12 février – Haputale, une histoire de thé, de rencontres et de fête

Le coma est de courte durée, le voyage continue.
Le soleil se lève doucement sur un tapis nuageux qui recouvre la vallée. Petit à petit, tout le monde sort de sa torpeur. Les douleurs dans les jambes sont arrivées. Les cuisses et les mollets gardent le souvenir d'efforts intenses, le Sri Pada laisse des traces que nous savourons, elles sont justifiées.

Nous avons réservé un taxi hier soir pour nous emmener au Lipton Seat et ensuite visiter une fabrique de thé. En attendant, un petit-déjeuner à la hauteur de la générosité des Srilankais nous attend. Il faut finir la montagne de toasts, et ils nous en ramènent encore, de quoi tenir jusque tard dans la journée.

Notre taxi nous attend à 8h00, et nous transporte à travers des paysages somptueux. Flancs de montagnes recouverts d'une mer de dégradés de vert, buissons taillés comme dans un jardin anglais. De petites taches de couleur commencent à apparaître au-dessus des futées, les cueilleuses sont déjà à l'œuvre.
Le chauffeur nous dépose au début de la petite route qui mène au fameux site dont tout le monde parle. L'histoire aime à dire que Sir Thomas Lipton, oui oui le même que sur les sachets de thés très ordinaires qui sont dans vos armoires, aimait à emmener ici ses invités pour y découvrir un point de vue exceptionnel.
Nous montons tranquillement cette route après en avoir acquis les droits d'accès de 50 Rp. 

Il fait beau, l'air est frais, tout est très paisible. Nous profitons de cette promenade de santé pour faire plus ample connaissance, surtout avec notre phénoménal Woo qui derrière son détachement et son calme apparent cache un volcan prêt à exploser lorsqu'on s'y attend le moins, en témoigne son cri de guerre lorsque le train arrive en gare d'Hatton : ONE, TWO, THREE GOOOOOOOOOOOOO !! 
Nous avons tellement été surpris que nous avons à peine bougés, persuadés qu'il s'agissait de quelqu'un d'autre.

Nous discutons du ''Pays du Matin Calme'', de sa nourriture, de religion, des gens, de la rareté de voir de backpackers sympathiques, alors que nous étions habitués aux hordes de mamies et papys envahissants les sites comme Angkor Wat. De ses deux années de service militaire obligatoire, faute en incombe aux aliénés qui sévissent au Nord, des études en Inde, le voyage au Sri Lanka et retour en Inde pour quelques jours de voyage avant de regagner le pays. Et peut-être de penser au prochain voyage s'il n'est pas lui aussi pris dans l'intense tourbillon de la réussite, exigé par ce pays en pleine course vers l'excellence.

Le Lipton Seat est en face de nous, nous comprenons pourquoi il est fort possible que le fameux propriétaire et célèbre homme d'affaire aurait pu y venir faire son crâneur devant ses invités de marque. La vue porte à des kilomètres, les vallées toutes entières sont recouvertes de plantations de thés qui ont fait sa fortune, c'est, comme ils disent à la télé : à couper le souffle !

Nous profitons de la terrasse avec vue, d'une toute petite cuisine et de quelques sièges pour déguster un thé au feu de bois. Y a-t-il meilleur endroit pour boire un thé ? 
En descendant, nous quittons la route goudronnée et empruntons le sentier des cueilleuses. Il coupe à travers les plants, raide et escarpé, glissant les jours de pluie, poussiéreux aujourd'hui. Il faut rester attentif où nous posons les pieds, car les petits cailloux roulent et nous pourrions en faire autant. Il n'y a que notre petite colonne pour troubler l'infini silence qui règne en maître sur ces collines. Le chauffeur nous emmène à la fabrique de thé Dambatenne, fondée par Sir Tom himself, où nous pouvons découvrir tout le processus de fabrication de la divine boisson. 

De l'arrivée des sacs de 20 kilos de feuilles vertes pincées minutieusement par les cueilleuses, jusqu'à la salle d'expédition où le thé séché, trié, tamisé et réduit en poudre est emballé dans des sacs en papier de 50 kilos. L'odeur est enchanteresse, on a envie d'y tremper un croissant bien croustillant. Le superviseur nous explique parfaitement toutes les étapes, nous pouvons toucher, sentir, ouïr et constater que bien peu de travailleuses ont le sourire. 

Il paraît que le choix des femmes pour la récolte est justifiée par la minutie que ce travail réclame. Je pense moi que ce boulot est si difficile et contraignant que pas un homme n'en aurait le courage et la patience.

Haputale est à 10 kilomètres, nous demandons au chauffeur de nous déposer à mi-parcours, nous ferons le reste à pied. Bien nous en prend, la balade dans le sanctuaire du thé de Ceylan sera faite d'incroyables rencontres. 

À peine descendus du minibus que nous entendons des Hello! venus d'une maison suffisamment loin pour que ma vue ne puisse en distinguer la source. Des enfants, tous sourires, secouent la main en nous disant bonjour. Il fallait qu'ils soient à l'affût de notre passage pour être aussi réactifs. De fait, tous les enfants que nous allons croiser en cette fin de matinée vont-nous dire bonjour et demander qu'on les prennent en photo. Le tout premier nous met en doute, quelle somme va-t-il réclamer pour poser devant nos objectifs ? Rien du tout, pas un centime de roupie. Seulement un immense sourire et l'inévitable question de savoir d'où nous venons.

Nous voyons une école et passons par-dessus notre gêne, poussés par Youcef le découvreur, pour aller au-devant de ces enfants en shorts bleus et chemises blanches. La cravate bien nouée et un grand mouchoir épinglé au revers pour les plus petits, les grands sont en pantalon et chemise blanche, col serré dans la cravate brodée de l'insigne de leur école. Ils ne se font pas prier pour se faire photographier et nous leur disons encore une fois d'où nous venons. Nous félicitions le professeur, qui vient voir où sont ses retardataires, pour l'éducation et la politesse de ces enfants. On aime ça rendre les adultes fiers de leur progéniture. 

Nous continuons notre route, mais pas pour très longtemps, à ce rythme-là, nous allons mettre la journée pour rejoindre l'hôtel et commençons à avoir faim. Un long bâtiment semble en effervescence, des jeunes filles, des grands-mamans, des messieurs et des enfants sont superbement habillés et nous saluent de la main. Un monsieur qui a l'air d'être un responsable nous fait signe de venir et de monter les quelques marches. Nous sommes accueillis par de grands sourires et un bindi de deux couleurs est apposé sur nos fronts. Tout le monde nous regarde avec bienveillance, nous pouvons faire toutes les photos que nous voulons et jamais ne sentons la moindre réticence. 

André, tenaillé par la faim, se lève et va visiter la bâtisse. Il revient quelques secondes plus tard en nous disant qu'il y a un buffet et que nous sommes invités ! Mais il nous faut d'abord passer par la pièce où sont entreposés tous les albums photos des activités des dernières années de cette salle communautaire. Je regarde donc très poliment les clichés des dignitaires, importateurs de thés, journées de la femme, mariages, bénédictions, admire avec un intérêt non feint la réunion d'un moine bouddhiste, d'un imam musulman, d'un prêtre chrétien et d'un moine hindouiste. 

Je me prends même au jeu de commenter les photos et de féliciter le responsable pour la grande ouverture d'esprit de sa communauté et de la bonne entente entre toutes ces religions. Sauf que maintenant je suis tout seul avec ces gens adorables, pendant que tous les autres sont certainement déjà en train de se tremper les doigts dans le riz en se tapant sur les cuisses de la main gauche comme dans le dernier dessin d'un album d'Astérix. J'ai faim ! 
Enfin, après avoir consulté 4 albums de centaines de photos ils me libèrent à contrecœur, car il en restait encore une dizaine. 

Les autres ne m'ont pas attendu, André est déjà attablé les doigts pleins de sauce, la mine réjouie. Je suis accueilli au buffet et saisi mon assiette en aluminium enveloppée dans un petit sac en plastique. Ce n'est pas super appétissant, mais fort pratique lorsqu'il faut laver les assiettes. Les restes de nourriture sont promptement emballés dans le sac qui finit à la poubelle, donc dans une rivière ou un fossé auquel on mettra le feu, et les assiettes rapidement rincées avant de les remettre dans un sac au début de la chaîne alimentaire.

Du riz blanc, du riz frit aux légumes, des légumes, du dahl, du poulet que je déclinerais, végétarisme momentané oblige et une bonne rasade de sauce épicée composent une assiette plus que remplie. Inutile de chercher les couverts, ils sont tous dans la main droite, quatre doigts et un pouce vont suffirent à se régaler, pour le plus grand bonheur de tous les gens qui sont assis autour de nous. Le repas est excellent, il y aura même deux gourmands pour refaire un passage au buffet sous l'œil approbateur du personnel de service qui semble apprécier les bonnes phalanges. 

Nous sommes régulièrement appelés par un petit signe de la main pour faire une photo. Un monsieur pince-sans-rire aux yeux rouges de bétel me demande de le figer pour la postérité. Son petit grain de riz collé au coin de sa moustache lui donne un petit air très coquin. 
Après ces agapes nous revenons dans la salle et parlons un peu avec quelques personnes qui étrangement nous demandent d'où nous venons. 

Une jeune fille richement vêtue est sur l'estrade devant un photographe, sûrement le même qui m'a ralenti pour aller au buffet, et un vidéaste. Des tas de gens se succèdent autour d'elle pour se faire prendre en photo. Elle semble tout, sauf heureuse. 

Nous pensons que c'est un mariage, mais cette nymphette est loin de ses 18 ans, âge légal du mariage au Sri Lanka. Par contre il pourrait s'agir de la cérémonie de samatiyavide qui célèbre la puberté de l'adolescente. Et puis avec tout ce monde autour, dont sept étrangers, ça ne doit pas être facile de faire semblant d'être heureuse. En tout cas nous devons monter sur la scène et nous faire prendre en photo avec la fêtée, sa famille, ses amis, la tata, le monconc' et les potes du village. 

J'empêche Woo de réaliser son fameux Korean Power lorsque le photographe officiel nous demande de poser et après quelques selfies de Youcef nous pouvons quitter les lieux non sans avoir dûment remercié le papa et tous les responsables de cette merveilleuse fête. 

Nous sommes tous subjugués par la gentillesse de ces gens et leur accueil que jamais nous n'aurions connu ailleurs, en tout cas pas dans nos pays ''civilisés''. Ici, chaque jour, chaque rencontre, chaque sourire est une leçon de vie. 
Nous reprenons la route, il ne nous reste pas loin de quatre kilomètres, à ce rythme-là, nous n'arriverons jamais avant la nuit à Haputale. Interdiction formelle de fréquenter une autre fiesta !

Nous voyons des cueilleuses descendre de leur escarpé labeur. Elles portent toutes de très gros sacs accrochés au front et se dirigent vers un petit emplacement où les attend un contremaître. Tour à tour, elles accrochent leurs sacs au crochet de la balance et le monsieur fort peu amène note les poids des sacs sur un carnet. Elles seront payées en fonction du poids de leur récolte. Au minimum, on leur demande de ramasser 20 kilos de petites feuilles tendres. Au-dessus, elles perçoivent une prime que j'imagine très maigre, mais qui pourrait améliorer un tout petit peu leur ordinaire. Je ne boirais plus jamais une tasse de thé avec désinvolture et penserais souvent à ces courageuses femmes accrochées aux pentes raides des montagnes srilankaises.

Après avoir survécu aux frôlements de camions, tuk-tuk, autobus et autres voitures lancées à trop vive allure sur la route sinueuse, nous arrivons à Haputale, faisons quelques courses dans ce petit village perché et allons reposer nos corps. Ce soir, nous souperons dans un petit restaurant qui est tout étonné de recevoir de la visite et qui attend notre départ vers 20 heures pour fermer ses portes. À peine trente minutes plus tard, tout le bled roule ses trottoirs et la nuit brumeuse enveloppe chaque maison. 

 
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Mardi 11 février – Sri Pada (Adam's Peak) - Haputale

Ce qu’on pourrait éventuellement qualifier de nuit vient de se terminer. Quelques minutes grappillées par-ci par-là, dans un silence assourdissant et une obscurité totale. L’excitation d’un projet qui va enfin se réaliser, mais aussi le doute qui s’installe sur la réussite de ce pèlerinage. Il est deux heures du matin, le silence est total, le froid laisse deviner ce qui nous attend là-haut. Nous sommes prêts en quelques minutes. Nos nouveaux copains sont tous sur le pont, prêts à en découdre avec la Montagne sacrée. Cette fois-ci, c’est l’excitation qui domine.

C’est parti : nous quittons le Green House, descendons nos premières marches et pénétrons dans le sacré.

La Montagne sacrée des Sri-Lankais l’est à plus d’un titre. Les quatre grandes religions de l’île y sont représentées : les musulmans y vénèrent l’empreinte du pied d’Adam, les bouddhistes celle de Bouddha, les hindous y voient la marque de Vishnou ou de Shiva, et les chrétiens celle de saint Thomas, évangélisateur de l’Asie.
Tout ce beau monde converge vers le lieu saint dans une communion totale et sans heurts, pour aller contempler une cavité creusée dans une roche au sommet, censée représenter l’empreinte du pied de leur champion.

Quelque 5 300 marches, de tailles et d’espacements très variables, mènent au sommet qui culmine à 2 243 mètres. Nous doublons rapidement nos amies tchèques, qui peinent dès les premières marches. C’est bête : elles étaient parties bien avant nous.
Des pèlerins redescendent déjà de leur ascension nocturne. Ceux-là ne sont pas venus admirer le lever du soleil, ils sont là par foi et conviction religieuse. Nous sommes admiratifs devant ces fidèles, souvent âgés, ou ces jeunes mamans portant leur bébé à bout de bras, ou encore ces enfants aux yeux mi-clos, épuisés, mais qui trouvent encore la force de nous sourire. La plupart sont en sandales, beaucoup même sont pieds nus. Respect.

Nous progressons lentement tous ensemble et commençons à faire connaissance avec nos compagnons de route :
Le jeune Woo, qui en bon Coréen ne comprend pas grand-chose à la riche langue de Molière. Notre anglais va devoir rivaliser avec le sien, et il fera preuve d’une patience exemplaire. La fameuse sagesse millénaire asiatique…
Le sportif Youcef, ma ''fille'' Tiphaine, et Fanny, la ''femme'' d’André (les Sri-Lankais ont un sacré sens de l’humour !), viennent de Paris. Quant à Alex, le surfeur aux cheveux courts, il débarque de Biarritz. Sept paires de gambettes en marche vers la gloire. Ne manque que Blanche-Neige pour compléter le tableau.
Les débuts sont relativement faciles, permettant un échauffement en douceur. De toute façon, nous ne sommes pas encore bien réveillés, alors le corps avance sans vraiment s’en rendre compte.

Mais il fallait bien que cela arrive... Les difficultés commencent. Le souffle devient court et nous devons faire quelques pauses pour récupérer. Cela fait 45 minutes que nous marchons, et la petite lumière du sommet, tout là-haut, ne semble pas s’être rapprochée. Toujours aussi inaccessible.
Les escaliers sont raides, nous montons presque en ligne droite sans jamais faire de virage. Il y a sept kilomètres de montée pour environ 750 mètres de dénivelé.
Quelques personnes plus lentes et l’étroitesse de certains passages nous obligent à ralentir, ce qui nous offre un répit sans devoir nous arrêter. Des cabanes aménagées proposent du thé bien chaud ou de quoi grignoter. Il y a même des sortes de dortoirs où les plus épuisés peuvent s’assoupir un moment sur des bancs.
Encore et toujours, nous croisons des gens qui redescendent. Certains ont l’air hagard, d’autres carrément malades tant l’effort fut intense. Des vieillards qui, chez nous, seraient cloîtrés dans une salle de bingo, achèvent ici leur centième procession, à leur rythme, avec une persévérance bouleversante. Cela nous donne encore plus de courage.

Nous ralentissons un peu la cadence pour ne pas nous épuiser trop vite, mais aussi pour ne pas arriver trop tôt au sommet, où il faudra patienter dans le vent glacial l’arrivée de notre bonne étoile.
Le groupe se scinde : Youcef conserve un rythme un peu plus soutenu, Alex le suit de près, et enfin la queue du peloton ferme une marche qui semble sans fin.
Le ciel est constellé de milliards d’étoiles, dont j’avais oublié l’existence. Quelques néons blafards éclairent le chemin, et nous comblons la noirceur avec nos lampes frontales.
Nos pauses se font un peu plus fréquentes. Il faut boire, manger quelque chose avant le coup de pompe fatal.

De plus en plus raide, l’escalier est maintenant séparé par une rambarde métallique sur laquelle nous nous hâlons vers les cieux. D’un côté la descente, de l’autre la montée. Nous tirons fort sur cette barre providentielle pour soulager nos jambes. Trois ou quatre pas, un arrêt pour souffler… ou parce que ça bloque devant. La chance.

Enfin, en levant la tête, j’aperçois une guirlande lumineuse qui clignote. Cela ne peut vouloir dire qu’une chose : c’est bientôt l’arrivée. Ou alors une mauvaise blague.

Juste au-dessus de cette guirlande, la fameuse lumière jaune, un peu plus puissante que les autres. Ce n’est pas une blague : ce dernier escalier, en forme d’échelle, marque la fin de notre calvaire. La fatigue se mêle à une joie intense. Nous y sommes presque. Il manque à peine quelques mètres. Les yeux s’embuent — sûrement à cause du vent…

Des policiers assurent la gestion de la foule et nous demandent de faire attention à nos affaires : le vol est toujours possible. Ils nous félicitent d’être arrivés jusque-là, avec leurs immenses sourires inimitables.

Il est cinq heures du matin. Le vent est puissant, le froid intense. Vite, sortir les coupe-vent, les foulards, tout ce qu’on avait prévu pour protéger nos carcasses tremblotantes, trempées de sueur, du vent que nous n’imaginions pas si cruel.
Il faut aussi enlever nos chaussures : c’est un site sacré. Pieds nus sur un sol glacial. Qu’importe. Nous y sommes. Nous l’avons fait. Tous ensemble, en deux heures trente.

Youcef est arrivé depuis une vingtaine de minutes. 
Nous le rejoignons et nous asseyons par terre, contre le mur Est qui nous abrite un tout petit peu du vent. Une longue attente commence, avant l’aube. Tout autour, les gens grelottent, transis.
J’ai l’air d’un réfugié rom avec mon sarong sur les jambes, mon coupe-vent, un foulard sur la tête, et la couverture de Japan Airlines autour du cou.

Enfin, après presque une heure, les toutes premières lueurs d’un jour nouveau se précisent dans le ciel. Sans un mot, tout le monde se lève et s’agglutine contre le petit muret. Les yeux sont fixés sur l’horizon. Le ciel perd peu à peu ses étoiles. Seule Vénus résiste encore.

À 6 h 22 et 58 secondes, le tout premier rayon de soleil éclabousse nos pupilles et un paysage somptueux. Les appareils photos crépitent, mais la foule reste silencieuse, subjuguée par tant de beauté. Nous avons l’impression de vivre le premier matin du monde.

Derrière nous, depuis quelques minutes, des musiciens battent un rythme et jouent de leurs instruments. Lorsque le soleil paraît, c’est comme un tour de magie parfaitement rodé : les musiciens s’affolent. Un spectacle son et lumière imbattable, qui ne demande que quelques heures d’effort.

Je me rappelle une émission de télévision et quitte rapidement le mur Est pour rejoindre l’ouest en entrainant Alex. 

Comme à la télé, la pyramide du Sri Pada commence à se dessiner sur les nuages en contrebas. En quelques secondes, la forme triangulaire parfaite de la montagne se détache de plus en plus nettement. Un mirage, ajoutant un peu de surnaturel à ce qui l’est déjà.

Il est temps de redescendre. Nous sommes transis. Je n’ai pas résisté à l’envie de remettre mes chaussures, tant pis pour les regards réprobateurs : j’ai à nouveau chaud aux pieds.

Un policier nous fait passer du côté de la montée : la descente est complètement bloquée par tous ceux qui cherchent un petit-déjeuner ou un bus de retour.
Encore une fois, les barres nous aident à freiner notre descente. 
Nos mollets et cuisses sont mis à rude épreuve. Il faut dire que cela fait presque deux heures que nos corps sont fouettés par le vent. Les muscles sont raides. Heureusement, le soleil commence à faire son travail et réchauffe l’atmosphère.

Au bout de quelques minutes, nous croisons nos deux Tchèques, qui ont tout raté : elles ne sont pas arrivées au sommet à temps. Ou alors elles sont parties le ventre vide, sans rien à manger. C’est drôle de croiser des Tchèques sans provisions.

Nous nous arrêtons pour boire un thé bien chaud et grignoter un frichti dans un boui-boui au bord du chemin. Par contre, impossible d’aller aux toilettes sans en ressortir incommodé, même avec le cœur bien accroché. Les toilettes publiques du Sri Lanka sont des défis inhumains aux lois de l’hygiène et de la salubrité.

La descente se poursuit rapidement. Enfin… c’est ce qu’on croit. 
Les marches, difficiles à la montée, le sont tout autant à la descente. Les cuisses n’en peuvent plus. Mais nous avons des ailes, le cœur gonflé de joie et de fierté.




Alex, Youssef, Christophe, Fanny, André, Woo et Tiphaine
De retour au Green House, nous prenons le temps de nous laver avec ce qui leur sert de douche. Légèrement tiède, l’eau nous fait un bien fou. Un filet d’eau glacée coule sur nos jambes et pieds, emportant fatigue et douleurs dans une rigole qui file vers une petite rivière glauque et malodorante.

Nous attrapons nos sacs et nous dirigeons vers le centre du village pour voir si un bus part bientôt pour Hatton. Une chance toute relative nous sourit : le bus est sur le départ… mais plein comme un œuf. Nos sacs sont arrachés par le vendeur de tickets, calés contre le chauffeur, et nous montons par la porte arrière.
Tous les sièges sont pris, l’allée centrale ne bouge plus. Et pourtant, ils réussissent à nous insérer dans l’amas humain suspendu aux barres du plafond. Je ne sais comment, mais le vendeur circule entre nous et récolte sa maigre dîme.
Encore plus surprenant, le bus continue d’absorber des passagers tout au long de cette route démente. Et ce n’est qu’un début.

Alors que même le vent ne réussit plus à franchir le barrage des corps, le bus s’arrête : d’autres personnes montent. Incompréhensible. Mais j’apprendrai plus tard que le personnel est payé au nombre de passagers embarqués, et à la vitesse de la course. Autant dire qu’on n’en mène pas large.
De toute façon, nous ne voyons plus rien du dehors. On s’agrippe à ce qui ne bouge pas, en essayant de se souvenir des prières du temps où l’on croyait encore à quelque chose.

Une maman commence à se sentir mal, demande un sac pour vomir. Son état empire, le bus s’arrête pour la faire descendre, mais elle ne peut plus bouger : c’est la panique. Elle décide alors de tomber dans les pommes, juste pour se faire porter dehors par les passagers, entre siège et porte.
Opportunistes, nous profitons des places libérées par sa famille pour nous asseoir rapidement, doublant de jeunes hommes qui espéraient autant.
On savoure ce moment, et lançons de grands sourires d’encouragement à Woo, stoïque, qui résiste aux secousses du bus fou, malgré quelques grimaces.

Enfin, nous arrivons à la gare d’Hatton après deux heures de route sur les étroites voies de montagne. Nous trouvons un petit restaurant sur le quai pour manger un bout et attendons l’ouverture du guichet pour Haputale.
Environ vingt minutes avant l’arrivée du train, un mouvement de foule nous avertit : le guichet est enfin ouvert…

Nous nous insérons dans la file d'attente en jouant des coudes pour ne pas nous faire doubler par un ou deux papys un peu plus pressés que les autres.
Une Française se donne le droit de passer devant tout le monde parce que son train arrive bientôt et que, de toute façon, elle est pressée — et Française. Je ne peux m’empêcher de lui faire remarquer que nous aussi, nous attendons, et que nous prenons le même train qu’elle. Elle tente alors de soudoyer la personne qui achète son billet, mais celle-ci n’est pas très chaude et, pendant les négociations, plus rien n’avance. Je lance :
— On peut avancer, s’il vous plaît ?
Évidemment, ça a le don d’énerver notre impatiente compatriote qui essaye d’argumenter et de me faire sentir cheap. Et moi, qu’est-ce que je fais ? Oui, je souris en dodelinant. Le train a trente minutes de retard, elle aura son billet…

Le petit train bleu entre enfin en gare. La folie gagne la foule massée sur le quai.
J’ai pris le gros sac d’André et lui dis de grimper rapidement pour trouver des sièges. Les gens s’accrochent aux portes alors que le train n’est même pas encore arrêté. Ça se pousse et ça se tire pour monter les premiers, mais ça ne fait pas peur à mon féroce compagnon qui repousse toutes les attaques sournoises et se hisse dans le wagon. Les touristes sont devenus fous — heureusement que personne n’est armé.

Les marches n’existent pas dans ces trains : il faut sauter du wagon pour atterrir sur le quai. Alors avec Alex, on aide les jeunes filles à regagner le plancher des vaches, avec toute la courtoisie qui caractérise les Français qui savent vivre. Une fois encore, nos sourires sont récompensés par des remerciements aussi grands que sincères.

André, lui, est assis et garde cette prise de guerre bec et ongles, lançant son regard le plus noir à quiconque ose approcher.
Et nous voilà installés pour un voyage (relativement) confortable, pendant que le pauvre Alex se cherche désespérément une place… qu’il finira par trouver quelques instants plus tard.

À la gare de Nanu Oya, une meute de Chinois envahit le train.
Y a-t-il un spécialiste des maladies mentales dans ce wagon ?

Le calme est pulvérisé par des hurlements extatiques à chaque événement, aussi insignifiant soit-il : un chien sur la voie, un enfant sur le quai, un corbeau sur un fil… tout est prétexte à cris, agitation, rafales de photos.
Une petite fille qui sommeillait dans les bras de son papa devient soudain leur nouvelle obsession. Tout le monde se jette sur elle, elle est attrapée par une dizaine de femmes hystériques qui se font photographier avec elle.

Chaque tunnel est l’occasion d’un concours de hurlements. Ils rivalisent d’imagination et d’imprudence pour obtenir la photo insensée, quitte à tomber du train.

En attendant notre arrivée salvatrice, on profite d’un paysage incroyable. Les plantations de thé s’accrochent aux flancs des montagnes, quelques cueilleuses sont disséminées dans cette immensité vert tendre, et les cimes s’égrènent à l’infini.
Le petit train s’agrippe à la pente et grimpe vaillamment à 20 km/h, une vitesse idéale pour la contemplation et les photos. Aucune route ne passe par ici : il faut prendre ce tortillard pour avoir droit à ce spectacle grandiose.

Enfin, au bout de deux heures, nous arrivons en gare d’Haputale. L’air est frais, nous sommes dans les montagnes.
Un grand gaillard aux yeux éclatés par une surconsommation de bétel nous tend la carte de visite d’un hôtel qui, ça tombe bien, nous faisait justement envie. Il nous embarque tous les sept dans un minibus et nous emmène à une minute de la gare.

Le Sri Lak domine toute la vallée. Il ne faut que quelques minutes pour négocier les prix à la baisse et profiter de nos chambres confortables.

Les filles ont hérité d’une chambre de princesses, avec un énorme rocher qui émerge du mur et une vue directe sur la vallée. Une réduction substantielle sur cette chambre de rêve nous a permis de rester tous ensemble cette nuit.

La bière face aux nuages qui montent lentement vers nous, le silence, l’air pur : des récompenses que nous n’échangerions pour rien au monde.
On n’a pas encore mal aux jambes, mais on est exténués par cette journée.
Avant 21 h 15, tout le monde rêve déjà de ses exploits.



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