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Samedi 25 février – SPA – Salar de Tara, sous la protection du Gardien

Cette nuit, le temps a été exécrable. La pluie s’est même invitée dans notre chambre en passant sous la porte. Ce matin les éléments se sont calmés, seule subsiste une belle couverture nuageuse qui bouche le ciel, mais nous gardons espoir.

Notre guide Santiago vient nous récupérer et nous grimpons immédiatement plus près du ciel. La route 27 qui relie la grande ville d’Antofagasta à l’Argentine, moyennant quelques circonvolutions et importants dénivelés est une route très fréquentée par de gigantesques camions qui ont automatiquement priorité sur tout ce qui roule.

Nous faisons une première halte au pied du géant, le volcan Licancabur encerclé par les nuages. Santiago nous explique que l’ALMA, (Atacama Large Millimeter/submillimeter Array) installé à quelques kilomètres vers le sud a été le plus grand radiotélescope du monde. Bien sûr, la Chine a depuis 2016, battu ce record, mais c’est un autre voyage.

Nous continuons de monter vers les immensités désertes enneigées de l’Altiplano. L’altimètre installé sur mon téléphone indique 4 862 mètres, il est temps de faire une petite pause pour courir dans la lande !
En fait, juste descendre les trois marches du véhicule demande un effort pour nos corps, et les quelques pas que nous parcourons témoignent du cruel manque d’oxygène à cette altitude.
Le ciel est voilé, mais nous sentons les rayons du soleil chargés de radiations UV agresser notre peau, sensation beaucoup moins agréable que sur une plage.

La route poursuit son bonhomme de chemin le long de la frontière avec la Bolivie. Nous redescendons à des altitudes plus oxygénées et faisons une première halte sur les rives d’une grande fondrière, au Mirador Quebrada Quepiaco.


Des guanacos broutent avec gourmandise l’herbe grasse en déambulant avec la plus grande élégance au travers des flaques d’eau. Des flamants plongent leurs becs croches dans la vase à la recherche de quelques pitances, un petit moineau ébouriffé vient quémander quelques miettes de pain.
Le décor est somptueux, le vert tendre et pâle du marais tranche avec les nuances d'ocre du paysage désertique alentour.
Les guanacos se laissent doucement approcher, mais je conseille quand même l’utilisation d’un bon téléobjectif pour saisir leur bouille attachante.

Nous nous préparons à quitter cette oasis de quiétude lorsqu’un goupil vient titiller notre curiosité. En suivant son regard, nous nous rendons compte que de l’autre coté de la route, sa femelle tente de rassembler sa descendance et nous voyons surgir une jolie petite tête curieuse entre les rochers.


Santiago nous arrête ensuite au bord d’un lac où les reflets des montagnes sont irréels et magiques. Sauf aujourd’hui. 
Seules les variantes de gris du ciel osent se mirer sur les eaux sombres du petit plan d'eau, et les sommets enneigés qui nous encerclent nous rappellent qu’ici, c’est l’hiver en plein été.


Vingt-cinq kilomètres plus loin, nous arrivons dans le secteur des Monjes de la Pacana, les Moines de la Pacane… Autant, je devine pourquoi l’on appelle ces dizaines de formations rocheuses des Moines, mais je me demande où sont les pacanes. Probablement une traduction approximative espagnole d'un mot de la langue quechua.

Qu’importe, ce lieu est magique, et le devient encore plus lorsque l'on sait que nous sommes dans le cratère d’un des plus gigantesques super-volcans que notre planète ai porté.
Nous sommes subjugués par ce qu’il est devenu au fil des millénaires et constatons que rien ne peut résister à l’érosion du vent et de l’eau.

Seuls quelques invincibles subsistent. Magma suffisamment dur pour lutter contre les assauts incessants des éléments, et qui, pour notre grand plus grand bonheur se sont transformés en monolithes mystérieux.
Pour veiller sur cette troupe monastique, l’immense Gardien de Tara, observe de son regard austère les minuscules humains que nous sommes. Seul un léger sourire au coin de ses lèvres minérales nous confirme qu’il s’agit d’une attitude, mais que sa bienveillance est réelle.

Piton rocheux d’une bonne dizaine de mètres de hauteur, draperies minérales sculptées par les éléments, planté seul au milieu d’un désert extraterrestre, il est facile de comprendre pourquoi ce survivant des dernières explosions volcaniques ai pu engendrer légendes et croyances.
Même pour nous, occidentaux cartésiens et rationnels, le Gardien impose le respect et nous force à parler à voix basse comme dans une immense cathédrale à ciel ouvert.

Au fond de la vallée, s’étend la Laguna Aguas Calientes et plus loin l’immensité du désert tente de toucher le ciel.
Nous quittons tranquillement ces lieux où les rochers sont torturés et quittons la route pour nous enfoncer dans l’inconnu.
Enfin, pas de Santiago, ni de Gabriel, j’espère…

Sur le sable, plusieurs traces de roues nous informent que nous ne sommes pas les premiers à passer par ici, mais nous ne verrons pas âme qui vive pendant toute notre aventure.

Toujours encerclés par les sommets enneigés des volcans, nous franchissons dunes et plaines en direction du Salar de Tara.

À notre gauche, s’étendent les Cathédrales, suivies par les Orgues. Partout, dans le monde, sur terre ou sous l’eau, les rochers ont toujours été baptisés. Ça doit rassurer les humains de pouvoir mettre des noms sur des cailloux, peut-être dans l’illusoire but de croire pouvoir maîtriser les éléments.

Enfin, après quelques kilomètres, nous arrivons à l’aplomb du Salar.
Le paysage est extraordinaire. Le regard est attiré par mille points de vue, les sens sont en éveil et la contemplation de rigueur.
Santiago nous dépose sur les hauteurs du lac et nous attendra sur ses rives pour la pause casse-croûte.

Devant nous, s’étend le grand salar aux eaux de plomb encerclé de talles d’herbe grasse et tendre. 

Derrière nous, le ciel commence à montrer des signes de colère. L’horizon change rapidement de forme et de couleur. Le ciel va nous tomber sur la tête, mais en attendant nous admirons le spectacle de ces pinacles ocres illuminés par le soleil, se découper sur cet horizon de fin du monde.


Des touffes d’herbe jaunie, disséminées sur le sol sablonneux ajoutent de la magie à cet instant unique.

Du côté de l’Argentine ça commence à chauffer sérieusement. Des éclairs fendent le ciel, des nuages noirs comme l’enfer déversent des trombes d’eau, l’horizon devient flou et se voile.
Nous sommes complètement subjugué par le spectacle grandiose, mais un coup de klaxon au loin nous rappelle que nous sommes attendus pour les agapes.


Sur le sentier, un mouvement furtif dans les buissons au bord du lac attire notre regard. D’un terrier, surgis une tête de peluche curieuse. La bestiole nous regarde sans vraiment avoir peur, sachant que son terrier, qu’elle ne quitte pas, est un refuge inexpugnable où les gros humains maladroits que nous sommes n’auront jamais accès. Et puis j’imagine que depuis des générations cette charmante bestiole ne doit pas bien craindre l’homme qui préfère chasser son semblable.

Un petit tour sur Internet, m’informe que l’animal est surnommé chululo ou tuco-tucos (Ctenomys fulvus) et, est un cousin éloigné de la marmotte et du viscache. Un rongeur qui vit en colonie proche d’un point d’eau et qui a pour seul but de transformer le sous-sol en gigantesque labyrinthe de tunnels. Il vaut mieux voir cette bestiole au fin fond d’une plaine des hauteurs andines que le fond de son jardin.
Et comme un bonheur n’arrive jamais seul, sa voisine, un petit mulot tout droit sorti d’un dessin animé, miss Pericote (Phyllotis andium) vient faire une visite de politesse. Quelques badineries, des regards timides dans notre direction et chacun regagne son terrier, nous laissant rallier le nôtre.

Santiago et Gabriel ont installé un barbecue près du refuge des gardes du parc et sur une petite table, quelques salades attendent les convives. Les grillades embaument l’air de leurs fumets gourmands, et les bouteilles de carmenères se débouchent en de joyeux pop.
Mais le ciel nous rattrape, il fait noir comme dans le fourneau du Diable, rien de bon ne vient du nord et des montagnes.

Nous donnons tous un coup de main pour ranger le matériel et finirons notre pique-nique dans le minibus. L’ambiance est bonne, nous ne pouvons rien contre les éléments, mais avons définitivement rayé de notre vocabulaire : Atacama, désert le plus aride du monde.

Aussi rapidement que la géographie des lieux le permet, nous rejoignons l’asphalte de la Ruta 27 et rentrons en direction de San Pedro.
Au fur et à mesure de notre ascension vers le col perché à plus de 4 800 mètres, la pluie se transforme en neige. Des flocons gros comme des assiettes à tarte viennent se jeter sur le pare-brise et y restent. Le système d’essuie-glace est tombé en panne hier…
S’ensuivent de très longues minutes de silence que seules les cliquetis des ceintures de sécurité des passagers viennent troubler. Même notre loquace guide se tait et se concentre sur son rôle de copilote. 
Gabriel doit conduire avec une partie du corps à l’extérieur pour tenter de deviner la route. Un chiffon balaie de temps en temps une partie du pare-brise pour y voir quelque chose. Le silence est aussi total que le stress.

Enfin, nous sentons que l’altitude décroît et que la neige se transforme à nouveau en pluie. Déluge biblique serait un terme plus approprié...
Les langues se délient, tout le monde respire et la parole se libère. Santiago se confond en excuses pour le dysfonctionnement de son matériel, mais nous sommes tous sains et saufs et ça fera une anecdote de plus à raconter.

Le spectacle dans la vallée est dantesque. Les lits de rivières totalement asséchés ces derniers jours sont remplis d’eau boueuse et les eaux furieuses ont envahit plaines et routes.
D’ailleurs, en raison de ces conditions extrêmes, les excursions du lendemain sont annulées pour tous les opérateurs de San Pedro.
En 2013, déjà, de fortes précipitations avaient fait de gros dégâts, mais la violence des pluies de ce 25 février est exceptionnelle. Les épisodes de mauvais temps dû au phénomène de l’hiver altiplanique ne sont pas nouveaux, mais leur récurrence et leur violence sont de plus en plus inquiétants.

Nous saluons tous nos compagnons de voyage, remercions très chaudement Santiago et Gabriel, et je recommande très fortement de choisir Rancho Chago pour vos escapades atacamesques !

Dans le village, l’adobe des maisons forme des larmes boueuses sur les murs chaulés. D’immenses flaques limoneuses obligent à slalomer dans les rues et rapidement les semelles de nos chaussures se lestent de quelques kilos de boue ocre et collante.

Un dernier petit tour de village, un bon souper dans la succursale de Las Delicias de Carmen sise sur la rue Caracoles, et avant qu’un autre morceau de ciel nous tombe sur la tête, nous regagnons le havre de notre chambre afin de préparer nos sacs.
Demain, réveil aux aurores pour sauter dans le bus en direction du village de Caldera, où la chaleur, le soleil et l’océan Pacifique nous attendent.

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Le bilan de ces quelques jours passés à San Pedro de Atacama ?
Il faudrait être fou pour passer à coté ! Tomber en pâmoison devant ces paysages somptueux, la toute puissance de cette nature intense, des éléments incontrôlables et démesurés, admirer la résilience des habitants de ce gigantesque désert qui s'étend sur 4 provinces chiliennes et une partie du Pérou. Rien de moins que 105 000 km2 (10 500 000 hectares) de sable, de rochers et de vent... De quoi s'offrir une retraite spirituelle du tonnerre !
Je termine avec quelques photos pour vous donner envie de parcourir une toute petite partie de cette magnifique planète.




Vendredi 24 février – SPA – Geyser El Tatio et consort

Il est 7 heures du matin et le ciel est magnifiquement dégagé. Le fin croissant de lune se berce dans les premières lueurs de l’aube naissante. 

Le Licancabur laisse lentement couler ses fumantes exhalaisons sur ses flancs, et le soleil se fraye un chemin à travers les sommets enneigés. 

Une meute de chiens se presse derrière une femelle plus ou moins consentante. Leurs vociférations de mâles en rut troublent le silence monacal de ce joli petit matin. 

Ça y est, le soleil tente une percée sur le front de l’est. Les nuages prennent des teintes dorées, nuances ambrées éclatantes, reflets mordorés, coulées d’argent et de bronze habillent le ciel de la cordillère. 

Notre mini-bus arrive et nous sommes accueillis par Santiago Atias en personne qui sera notre guide pour les deux prochains jours. 

Direction plein nord, vers le champ de geysers d’El Tatio. 
Aux alentours de 8h45, nous faisons une halte pour prendre un sérieux petit-déjeuner. Si toutes les autres agences se ruent bien avant la fin de la nuit pour arriver aux geysers avant le lever du soleil, avec l’agence Rancho Chago, nous prenons le temps. 

Le temps de nous installer en face d’une étroite lagune où batifolent une joyeuse troupe de petits oiseaux fouraillant de leur bec pointu la vase, à la recherche de vermisseaux frétillants. 
Le temps de gaver à coups de boulettes de pain des mouettes des Andes opportunistes et sans gêne. 
Le temps d’admirer le ballet coloré des flamants roses ponctuant l’eau saumâtre de leurs couleurs vives, balançant leur drôle de tête dans le limon grouillant de vie, leur gros corps planté au bout de leurs démesurées échasses.

Rassasiés, nous reprenons la route et grimpons vers les hauts plateaux andins. Le long de la piste, des guanacos et des lamas broutent tranquillement les riches touffes d’herbe qui tapissent le fond de la vallée.


L’Alptiplano est maintenant recouvert d’une fine couche de neige. 
Nous sommes aux alentours de 4 000 mètres d’altitude, les dernières précipitations ont transformé la piste en bourbier dans lequel notre habile chauffeur trace une route erratique mais précise. 

Enfin, nous arrivons en vue des fumerolles de vapeur qui s’échappent du ventre de la Terre. Il nous faut payer 10 000 pesos (21 $CA) pour franchir la barrière, puis un nouveau contrôle vérifie que le contrôle précédent a bien été fait. 
Le Chili a un indice de corruption relativement bas pour l’Amérique du Sud, et est à peu près identique à la France, 24 et 23e rang (source Transparency International 2016/2017). 
Le Canada est au 9e rang, ce qui devrait relativiser nos idées de vol étatique généralisé... 

D’ailleurs au Chili, dans chaque commerce, il est obligatoire de récupérer la facture sous peine de se poursuivre par la vendeuse qui nous la donne de force ! Chaque commerçant reçoit des carnets de factures qu’il ne peut renouveler qu’en rendant l’ancien et justifier de tous ses gains. 
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Bon, El Tatio. Un plateau de 30 km² à 90 kilomètres au nord de San Pedro, suspendu à 4 280 mètres d’altitude et qui regorge de puissantes forces telluriques. El Tatio est dérivé de Tata iu qui nous vient du kunza, la langue éteinte des Atacameños, et signifiant le Grand-Père qui pleure. 

Plus de 80 geysers sont actifs et voilent le ciel de leur vapeur particulièrement visible en cette rafraîchissante matinée. Il ne faut pas s’attendre à des éruptions géantes comme on peut le voir à Yellowstone, mais la quantité suffit à impressionner le visiteur. 

En suivant un sentier dûment balisé, on peut facilement visiter les lieux à pied. Santiago nous met fortement en garde sur les dangers qui se cachent partout sur le site. 

Chaque année une dizaine de personnes se blessent plus ou moins gravement, principalement en ayant la brillante idée de vérifier que l’eau est bien à 85º en y plongeant la main. 
Mais en 2015, un accident mortel, probablement dû au grand désir d’immortaliser par une photo ou un estie de selfie, a eu lieu. Une dame est tombée dans un bassin bouillonnant, brûlée à 80%, elle décédera une semaine plus tard. 

Santiago Atias
Pourtant, depuis 2006, les sentiers sont balisés, les geysers entourés de cailloux et de peinture. Si la signalisation est quelques fois confuse, il vaut mieux prendre mille précautions, et dans notre cas, rester dans les pas de notre guide qui de toute façon a un tas d’histoires à nous conter. 

Je pose la question de l’absence d’installations géothermiques, mais une ruine et les explications de Santiago m’informent qu’une expérience a bien été tentée, mais abandonnée en 1974 suite à des problèmes techniques. Je pense également que la faible densité de population (3,8 habitants/km²) n’est pas un facteur de développement intéressant pour une telle technologie. 

Nous avons enfin l’occasion de plonger nos corps dans la piscine. La fraîcheur qui règne sur le champ de geysers décourage la plupart de nos compagnons de voyage, mais je tiens absolument à tenter l’expérience. 

On est loin d’une piscine à débordement aux reflets azurés. L’eau est plutôt dans les teintes chocolat au lait, mais en y trempant la main, le corps va suivre. 
Des vestiaires sommaires permettent d’enfiler un maillot une pièce et hop, nous voilà dans le grand bain. Quatre courageux que le reste du groupe semble envier. 

Peu profond, avec quelques différences de température selon que l’on soit proche ou éloigné de la source d’eau chaude, ce bassin limoneux doit bien posséder quelques propriétés curatives. 
En tout cas, je le crois fort fort et m’y prélasse avec autant de félicité qu’un hippopotame dans sa mare fangeuse. 

Plus ou moins secs, nous reprenons notre promenade à travers les trous fumants. Il n’y a personne dans les alentours. Les autres agences de touristes ayant quitté les lieux un peu avant notre arrivée, nous sommes seuls avec quelques guanacos. 
Élégantes bestioles qui passent non loin de notre groupe sans s’en soucier réellement.

Quittant le Grand-Père qui pleure, Santiago nous emmène vers un site que les touristes ignorent. Obliquant sur la gauche, en direction de la Bolivie distante de moins de 6 kilomètres à vol d’oiseau, nous prenons une petite piste qui grimpe dans la montagne. 

Nous battons une nouvelle fois notre record d’altitude et le ressentons aussitôt que nous sortons de notre mini-bus. Si la vie à 2400 mètres dans le village de San Pedro est parfaitement supportable, les 4 544 mètres que nous vivons sont un peu plus compliqués à appréhender. 

Toujours dans les premiers à m’extraire de mon siège, je déchante rapidement lorsqu’il s’agit de gambader sur le sentier. L’infusion de coca que j’ingurgite depuis le matin doit probablement faire son œuvre puisque je ne ressens aucun mal de tête ou de nausée comme la plupart de mes compagnons, mais l’oxygène est rare et le souffle court. 

À 4500 mètres, le taux d’oxygène dans l’air tombe à 57%, il faut donc en prendre grand soin et ne pas les gâcher. Je marcherais très lentement de peur que ce faible pourcentage ne m’échappe. 

Mais où sommes nous donc ? 
Un marécage où les pieds trouvent difficilement un support, des touffes d’herbe drue pour seul passage, une grimpette très courte mais escarpée, et nous voilà, à bout de souffle, puisant dans le peu d’oxygène résident dans nos alvéoles pulmonaires, au sommet d’un monticule de terre rouge. 

La vue est tout simplement hallucinante. Dissimulées dans les replis de la terre, des plaies béantes vomissent des litres de boues brûlantes surgissant des entrailles de notre planète.

Le gros trou bouillonnant ressemble exactement à son surnom de La Olla del diablo, la Marmite du Diable. 
Un permanent glouglou démoniaque déverse une terre liquide ocre et magmatique, cet endroit est primaire et hypnotisant. Les premières heures de conception de notre planète devaient ressembler à ce microcosme de brutalité originelle. 

La pluie vient doucement écourter notre présence en ces lieux où les humains sont des intrus. Le froid humide et désagréable vient s’insinuer dans nos corps, il est temps de rejoindre le refuge de tôle de notre véhicule. 

Nous roulons en direction de SPA, nous arrêtant quelques instants au bord d’une lagune sur laquelle les lourds nuages noirs viennent se poser. Passons au large du charmant petit village de Machuca et sa jolie église trapue au toit de chaume et aux portes bleues, avant d’atteindre notre dernière destination. 


Tributaires de la météo qui se dégrade rapidement, la promenade à travers la vallée aux cactus géants de Guatín sera écourtée. Nous aurons quand même le plaisir d’admirer ces géants sur lesquels il ne vaut mieux pas se frotter. 

Des colosses pouvant dépasser les 8 ou 10 mètres poussent dans ce décor minéral. Sachant qu’un cactus pousse entre 0 et 2 cm par an suivant le taux d’humidité, et qu’il y a des années de sécheresse totale, quel est l’âge de ce vénérable ? 

Nous gravissons quelques roches instables, toujours à la recherche du plus grand et du plus fort. Mais Santiago nous rappelle qu’il est bientôt temps de rebrousser chemin. 
Juste avant de retourner vers notre véhicule, un mouvement furtif attire mon regard. Je cherche un peu avant de découvrir une bestiole tout droit sortie d’un dessin animé japonais. Une espèce de gros Pikachu au pelage beige à la longue queue retroussée qui me regarde avec ennui. 
Une très longue moustache fine lui barre le museau, il a l’air totalement indifférent à notre présence, sachant que d’un coup de pattes arrières, il va s’échapper dans ce décor chaotique. 

Je suis tombé sur un viscache des montagnes (Lagidium viscacia), rongeur endémique des Andes, cousin du chinchilla dont on fait de très beaux manteaux. 

Mauvais temps oblige le barbecue chilien ne peut être organisé à l’endroit prévu. Par chance, Sophie, notre guide du premier jour et l’amie de l’artiste potier, va nous accueillir chez elle. 
Cet Asado a la Chilena aura bien lieu ! 

Sophie est installée dans un tout petit village à côté de SPA où il fait bon vivre, tout le monde se connaît et les gens que nous croisons nous saluent avec amabilité. 
Nous passerons du bon temps en compagnie de notre hôtesse qui nous montre ses œuvres sculpturales. 

Santiago s’est lancé dans le barbecue, aidé par l’un ou l’autre de nos compagnons de voyage. 
Les bouchons des bouteilles de vin sautent plus rapidement qu’un viscache paniqué. 
Les choripans se garnissent et disparaissent aussi vite, la salade de tomates est savoureuse, et l’ambiance est aussi bonne qu’on pût l’espérer. 

Cette parrilla conclue parfaitement une journée un peu chamboulée par la météo, mais étrangement, avec autant de Français au centimètre carré, personne ne s’en est plaint ! ;)




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Jeudi 23 février – San Pedro de Atacama

Tiens, il n’y a rien sur mon agenda… C’est journée liiiiiiibre ! 

Après le petit-déjeuner offert par l’hôtel, nous allons tranquillement visiter le village. La pluie d’hier s’est éloignée, laissant errer sa traîne de longs nuages. 
Quelques séquelles subsistent sur les maisons construites en adobe. De longues coulées découvrent la paille qui solidifie la maçonnerie et des stigmates boueux courent sur les enduits immaculés de chaux. 

Il faut un peu défier les lois de l’équilibre pour éviter de finir dans une énorme mare fangeuse au milieu des chemins de terre. 

La belle église abrite des Jésus idéalisés qui n’ont plus rien à voir avec leurs pendants torturés du sud du pays. 

Le plafond est charpenté avec des poutres en bois de cactus et le tout est maintenu avec des bandelettes de cuir. On peut difficilement faire plus artisanal et local. 



Allez, un peu d’histoire 
Guanaco
San Pedro de Atacama est un village-oasis perché à 2400 mètres au-dessus des flots. 
La région est fréquentées depuis 12 000 ans et les premiers habitants en ont profité pour domestiquer l’élégant, mais pas assez costaud guanaco, pour en faire, après quelques croisements, un lama. 
Animal plus robuste, à la face un peu hautaine, utilisé comme bête de somme, fournisseur de jolis pulls en laine et de steaks. 
La région est largement fréquentée par les Atacameños, bien avant que les Incas viennent y faire un tour. San Pedro est une étape importante de l’un des Caminos del Inca, les chemins incas, qui reliaient Quito en Équateur à Santiago au Chili. 
Pas moins de 22 500 kilomètres de routes et de chemins que seuls des marcheurs, coureurs et autres lamas fréquentaient. 

Étonnamment, une civilisation aussi avancée que celle des Incas connaissait la roue, mais ne l’utilisait pas pour les transports. 
Quand on n'a pas de tête, on a des jambes, disait ma grand-mère. Et mon premier patron.
De toute façon, qu'eurent-ils fait de roues dans un pays composé d'immenses montagnes et de profondes vallées ? 

La civilisation inca étend sa domination vers 1450, mate les locaux et en profite pour y développer le fameux réseau de routes, des techniques pour travailler le métal et la céramique et organiser des échanges commerciaux. 

Évidemment, ce bonheur ne pouvait pas durer. 
Entre 1536 et 1540, les conquistadors espagnols envahissent la région et s’empressent de massacrer tout ce beau monde au nom de l’amour de notre Seigneur Jésus-Christ. 
Par la force des choses, San Pedro devient ville coloniale, on y construit une église et la première messe y est célébrée en 1557, en compagnie des quelque amérindiens survivants et devenus, par le fil de l’épée, très croyants. 
Le pouvoir de persuasion des missionnaires n’a d’égal que celui d’un vendeur de voitures Italien. 

Aujourd'hui, c’est principalement le tourisme qui fait vivre la région. En raison du faible taux de précipitations (pas plus de 35mm par an sauf en février 2017), l’agriculture est basique. 
Un peu de pâturages pour les animaux, du quinoa, du maïs, des courges, mais l’eau des rivières ayant une forte teneur en sel, il est difficile de faire pousser une variété plus importante de légumes. 

C’est à partir de San Pedro que la majorité des excursions de la région sont organisées. La Vallée de la Lune, celle de la Mort ; le Salar de Atacama ; le champ de geysers El Tatio que nous allons voir demain ; et le Salar de Tara qui est prévu pour après-demain. 
De bien beaux paysages en perspective. 

La plus vieille maison du village date de 1540, mais son toit est en train de s’écrouler sur la boutique de souvenirs qu’elle abrite. D’aucuns aimeraient que cette maison soit rénovée et transformée en musée. Mais le propriétaire actuel rechigne à lâcher ses cartes postales et ses bibelots en laine colorée. 

La Calle Caracoles est la rue principale où tous les touristes convergent pour trouver une agence d’excursions, un resto, un bar, une boutique de souvenirs ou une épicerie. 
On y voit défiler à peu près tous les échantillons de voyageurs, du grano mangeur de tofu pieds-nus-dans-bouette, jusqu’au randonneur suréquipé, en passant par des familles dont la marmaille court dans tous les sens ou des tourdumondistes échangeant leurs bons plans de voyage. 

La rue est interdite aux véhicules, et ailleurs, les ruelles sont assez étroites pour que l’on puisse y baguenauder le nez au vent sans s’inquiéter de la circulation. 

Le très réputé Musée Archéologique Gustavo Le Paige était fermé pour rénovation et agrandissement et personne ne sait vraiment quand il réouvrira ses portes. Mais tout le monde s’accorde à dire qu’il sera magnifique. 

Gustave Le Paige était un prêtre jésuite, ethnologue et archéologue belge. Il est né en 1903 en Belgique et décède en 1980 à Santiago. 

Entre ces deux dates, il est passé par le Congo où sa passion pour l’ethnographie voit le jour. Il navigue ensuite vers le Chili et devient pasteur à San Pedro. Aidé de quelques paroissiens, il entreprend des recherches archéologiques, découvre plus de 6 000 tombes et des dizaines de milliers d’artefacts qui ont permis d’attester de la présence d’humains 12 000 ans avant J.-C. 

Mondialement reconnu et respecté, Monsieur Le Paige a rassemblé une collection impressionnante d’objets retraçant la vie en ces contrées pour le moins rudes. 
Un musée a ne surtout pas rater dès sa réouverture… 

Au hasard de notre promenade, on voit un grand drapeau carré et multicolore flotter au vent. C’est le Wiphala, le drapeau aux sept couleurs utilisé par les ethnies andines. Celui qui claque au vent du désert d’Atacama est la variante du peuple aymara. 
Les couleurs viennent de l’arc-en-ciel et représentent pour le rouge : planète terre (Pachamama), orange : société et culture, jaune : énergie et force, blanc : le temps et la dialectique, vert : économie et production, bleu : espace cosmique, et le violet : politique et idéologie andine. 
On ne sait pas vraiment de quand il date, mais dans sa forme actuel serait relativement moderne et inspiré de plusieurs symboles anciens. 

Nous allons ensuite faire un tour au Pueblo de artesanos, simili village d’artisans à côté de la gare des bus où nous ferons la rencontre de la délicieuse Señora Carmen. 

Quelque 80 années d’expérience en tissage, un regard malicieux et un sourire d’enfant illumine son visage. Elle nous fait une démonstration de filage de laine au fuseau, puis au métier à tisser. 
Nous nous ferons un plaisir de lui acheter deux magnifiques foulards en laine d’alpaga, et résisterons à l’envie de vider son petit commerce de toutes ces belles étoffes ! 


Sur le chemin de retour à notre hôtel, au nord de l’église, nous traversons un long et large espace couvert où sont installés une multitude de petits commerces de souvenirs très standardisés. 

Pour des pièces vraiment originales, tissus anciens, sculptures, céramiques et figurines en bronze, il faut visiter la boutique Mallku, 190C Calle Caracoles.
Ou encore demander à Sophie de vous présenter son ami potier et céramiste qui créé des pièces uniques inspirées des poteries traditionnelles atacamènes et incas. Œuvres absolument introuvables en magasin. 

En arrivant devant notre hôtel, je fais une photo et le hasard fait bien les choses en lançant un éclair à travers les nuages aussi noirs que l’enfer. Il est temps d’aller faire infuser quelques feuilles de coca en prévision de notre journée de demain. Let’s cook ! 

Ce soir, nous testons la table du Ayllu, un restaurant qui sert des viandes des plus locales de lama et de guanaco. 
Je dois apprendre à la serveuse comment ouvrir une bouteille de vin, et finalement, constate que le lama n’est pas trop dans ma palette de goût.




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