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Jeudi 9 février – Castro - Palafitos et buanderie

Ce matin, je vais à l’hôtel voisin, qui est le seul en ville à proposer des locations de voitures. Évidemment, elles sont chères, mais hormis sortir de quelques dizaines de kilomètres de la ville ou carrément partir à Puerto Montt, l’offre est limitée sur Chiloé. 
Si l’île est bien desservie par le système de bus, rien n’égale la liberté de son propre véhicule. Au diable les dépenses !

Nous retournons visiter l’église, dont l’intérieur boisé est si reposant. 
Par contre, les Jésus sont intenses ! Torturés, martyrisés, suppliciés, écorchés, crucifiés et sanguinolents, il n’y a pas de demi-mesure à l’imagerie des Christ en croix dans les églises chilotes. On est loin du Rédempteur blond, idéalisé, baigné de lumière divine, béat du sacrifice offert aux croyants.
Je n’avais jamais vraiment réfléchi à ce qu’avait pu être le calvaire de ce fils divin que notre enseignement religieux propagandiste avait essayé de nous faire avaler. Ben, oui, le Sauveur a morflé, et ça se voit !

Au passage, dans un coin de la Plaza, nous déposons quelques vêtements, qui ont bien besoin d’une virée dans la machine à laver, au nettoyeur local et partons réserver le bus pour Bariloche, en Argentine, où nous voulons aller dans quelques jours. Mais c’est partie remise, il faut présenter le passeport, que nous n’avons pas. Nous repasserons plus tard.

Quittant la Plaza de Armas vers le sud et longeant la route vers l’est, nous arrivons en vue de l’un des quartiers de palafitos les plus connus. Surplombant la baie, les maisonnettes multicolores projettent leur éclat sur les vaguelettes, taches vertes, rouges, patines dégradées de nuances de brun, vernis écaillés, peintures éclatantes, couleurs passées, le romantisme est posé sur les eaux fraîches de ce sud si envoûtant.

Hormis la belle image d’Épinal, ces maisons sont des lieux bien vivants. Quelques familles habitent encore ces bâtisses ancestrales, mais la plupart sont reconverties en hôtels, restaurants ou cafés où il fait bon laisser passer le temps.

Le restaurant Mar y Canela nous accueille avec joie, et sa carte est une mine de découvertes culinaires. Mêlant les saveurs îliennes traditionnelles à une cuisine inventive et colorée, poissons, crustacés et mollusques sont à l’honneur. Une table qui a changé de nom depuis notre passage et qui se nomme à présent Cazador.

À l’avant du restaurant, une boutique vend tissages en laine et artisanat local. Nous aimerions tout acheter, mais la route est encore longue et les prix sont tout de même conséquents. Qualité et travail minutieux oblige… Nous sommes loin du souvenir prêt à jeter en provenance de Chine.

Retour en ville pour récupérer le linge déposé à la buanderie, mais il manque 90 % de nos affaires, ce qui ne semble absolument pas perturber le responsable. On va finir par voyager plus léger que prévu. Enfin moi, je ne le sais pas, je suis au comptoir du bar Almud, devant une délicieuse bière fraîche locale.

André revient avec sa mine des mauvais jours, et tempête contre l’amateurisme de ces gens qui se prétendent gardiens de nos vêtements bien-aimés. En revenant à la chambre, je constate que pour porter deux de mes t-shirts, il faudrait que je perde 40 kilos d’ici demain, encore une erreur que je vais immédiatement régler avec le gérant balbutiant de l’officine que je ne recommande vraiment pas. 
Nous en profitons pour retourner une troisième fois au terminal des bus avec tous les papiers nécessaires pour acheter notre billet pour l’Argentine. Hormis le passeport, il faut aussi présenter le visa, comprendre la taxe de réciprocité, acheté sur internet que je viens d’imprimer dans un coffee shop, espèce survivante d’un passé pas si lointain. Nous croisons Elvis qui finalement n'est pas mort, mais vend des fruits sur le bord de la route. 

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En poursuivant la promenade, nous passons devant un parking privé transformé en camping crado pour routards fauchés, marchons jusqu'aux palafitos à l'entrée de la ville sous un ciel de plus en plus menaçant et irons déguster un expresso, un peu trop cher, dans un café bobo installé dans le troisième quartier de ces belles maisons sur pilotis.


La marée basse dévoile les vases lustrées où le pâle soleil jette quelques rayons blafards sur lesquels les barques échouées se vautrent avec délectation.

Longeant les quais, nous tombons sur le port de pêche et le petit marché attenant. Hélas tout est en train de fermer, mais nous aurons quand même la joie d’assister au retour de petits bateaux déchargeant des tonnes de moules. Qui, pour quelques-unes, termineront leur existence, fumées et accrochées à une tresse au milieu des allées d’un marché. 

Un marché dans lequel on trouve des sacs de délicieuses patates colorées, des pulls en épaisse laine de mouton, quelques horribles espèces de couvertures brodées de motifs aussi surprenant que des pandas !, et les incontournables et délicieux ceviche.


En fin de journée, nous referons honneur à la carte du restaurant Mercadito, qui comme je l’annonçais est devenu notre cantine de luxe.

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Mercredi 8 février – de Puerto Varas à Castro

De bonne heure, après un petit-déjeuner offert avec notre chambre, nous quittons cette délicieuse auberge de jeunesse pour le terminal des bus.
En voulant payer la chambre, on me demande un léger supplément si je règle la note avec ma carte de crédit. Par contre, ça me donne droit à deux petits-déjeuners et des boissons chaudes à volonté. Finalement, ça m'a coûté moins cher…

La station des bus est à quelques minutes de marche, il ne nous reste plus qu’à nous équiper d’une salvatrice bouteille d’eau.
Notre autobus passe par Puerto Montt pour ramasser d’autres voyageurs. Ville plus grande et dénuée du charme de sa voisine du nord, elle est le point de passage obligé entre le continent et la grande île de Chiloé.

Sur la route de la côte, la file d’attente pour embarquer sur le traversier est interminable. Les voitures, camions et bus sont collés les uns aux autres, à ce rythme, nous traverserons le petit bras de mer demain... Mais le chauffeur de notre bus décide de passer sur l’autre voie et de doubler tout le monde.
Concert de klaxons, poing levé en l’air, tentative de blocage, rien n’y fait, il continue d’avancer et tant pis pour les voitures qui arrivent en face.
Un agent de police l'arrête, mais après quelques palabres, nous continuons sur notre lancée et embarquons très rapidement sur un beau bateau tout jaune.

Nous quittons nos sièges et montons sur le pont étroit pour admirer le paysage. Des oiseaux de mer plongent tête baissée dans les eaux calmes, que seul le frétillement des poissons, coincés entre la surface et le fond troublent. Des lions de mer et des poissons carnassiers viennent se servir au buffet du menu fretin.

En moins de 20 minutes, nous accostons sur cette île dont le nom me fait rêver depuis des lustres. À travers romans d’aventures, récits de navigateurs, ou divagation entre les pages d’une encyclopédie, il y a des noms qui se distinguent des autres. 
Valparaiso, Chiloé, Patagonie étaient les mots-clés de l’aventurier en culottes courtes que j’étais. Et maintenant, j’y suis ! 

Donc Chiloé. Pour l’instant, nous ne distinguons rien de plus qu’un ciel gris foncé, bas et menaçant, une route qui file à travers forêts et prairies et, de temps en temps, l’odeur puissante du varech qu’une plage diffuse au profit de la marée basse.

Escale à Ancud, la ville du nord, avant de continuer vers le sud et la grande ville de Castro où nous arrivons enfin aux alentours de 16 heures. Il y fait frais, nuageux, mais c’était ce à quoi on s’attendait, au moins il ne pleut pas.

Quelques minutes de marche pour d’atteindre l’Hostal del Mirador, où la jeune fille qui nous accueille est un peu perdue dans ses réservations. Nous avons le choix entre deux chambres et prenons celle du coin avec double vue sur la baie et les collines subrepticement ensoleillées.

L’estomac dans les talons, nous nous mettons en quête d’un restaurant. La très colorée Iglesia San Francisco domine la place d’Armes de son jaune éclatant.
Partout, des routards un peu sales se sont installés, et tissent bracelets et colliers. 
Quelques gueux passablement ivres, se jettent sur les voitures arrêtées au feu rouge pour laver les vitres, et se disputent les quelques piécettes jetées par les fenêtres. La journée est bien avancée et la Escudo, cette bière ordinaire et pas chèrecoule à flots.

Au coin de la place, le restaurant Descarriada offre moult giga-sandwichs et quelques bonnes bières locales. 

La décoration représente les fameux palafitos, ces maisons sur pilotis que nous avons entrevues par les fenêtres du bus. L'ambiance est familiale, le patron très fier de servir deux Canadiens, ici aussi l'accueil est à la hauteur du pays. Chaleureux et généreux.

Le ventre plein, nous visitons les alentours du centre-ville. Le petit kiosque à musique coloré s’ouvre sur la place très animée et fait face à l’église. 

Si l’extérieur de l’édifice religieux est outrageusement peinturluré, l’intérieur est superbement lumineux et ses boiseries claires et fleurant bon l’encaustique, apportent un réconfort digne d’un chalet. 

L’Archange Saint-Michel terrasse Satan, mais le syncrétisme omniprésent sur cet île peuplée de légendes et d’êtres surnaturels a transformé le démon en Caicai Vilu. Chimérique serpent de mer ailé qui combattit son alter-ego terrestre, le Trentren Vilu, et qui furent tous les deux à l’origine de la naissance de l’île.


Bâtie sur une colline, Castro se mérite. Les rues pentues tombent dans la mer, les escaliers raides aux marches hautes sont rudes pour les genoux. 

Au nord-est de la ville, une première série de palafitos découvrent leurs gambettes en bois moussu sur des plages bourbeuses.
Très jolies maisons, pour la plupart restaurées et transformées en hôtels de charme ou en restaurants, elles apportent des touches de couleurs vives sur les eaux sombres et les ciels nuageux.
Les barques échouées sur la grève profitent de quelques heures de repos avant de partir relever casiers et filets.

S’il est aisé de mal se nourrir à grands coups d’empenadas frits ou de completos vomissant leur mayonnaise, on trouve d’excellents restaurants au Chili. 
Et Castro ne fait pas exception avec, entre autre, le superbe Mercadito à deux pas de notre chambre.

Produits frais, bières locales, vins choisis, ambiance comme-à-la-maison-en-plus-grand et service en accord avec tout ce qui précède.

La réservation est quasi obligatoire pour le soir, mais à 20h30, il n’y pas foule et nous trouvons facilement de la place. C’est décidé, ce restaurant sera notre cantine pour les soirs à venir. Et nous aurons plaisir à respecter le dicton local : Quien apura en la Patagonia pierde su tiempo, que l'on peut résumer en : qui se hâte perd son temps. Profitons...

Avant de regagner nos pénates, nous cherchons vainement de l’eau au supermarché. Par contre, on trouve facilement des montagnes de lots de bouteilles de 3 litres de Fanta, Coca-Cola et Sprite. 



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